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(biblearchaeology.org)

L'itinéraire du désert


(sinai2008.com)





            En lui permettant de franchir la "mer des Roseaux" par un miracle qui détruit la cavalerie égyptienne, Moïse libère le peuple israëlite de l'Egypte et de la servitude à laquelle il était soumis. Les Hébreux ainsi délivrés entament ensuite un long périple à travers le désert dont la destination est la "Terre promise", c'est-à-dire Canaan (Ex. 13, 17-18).

            La longue colonne des Israélites marche à pied en suivant les instructions données à Moïse par l'Eternel. Jour après jour, le déplacement du peuple s'accompagne de manifestations spectaculaires, telle une colonne de fumée qui avance en tête du cortège.

"Yahweh dit à Moïse : Ecris cela en mémorial dans un livre (...)" (Ex. 17, 14) ; "Moïse mit alors par écrit toutes les paroles de Yahweh" (Ex. 24, 4) ; "Moïse mit par écrit sur l'ordre de Yahweh les lieux d'où ils partirent pour leurs campements" (Nb. 33, 2) ; "Moïse écrivit cette loi et la donna aux prêtres" (Dt. 31, 9) ; "En ce jour-là, Moise écrivit le cantique suivant et l'enseigna aux enfants d'Israël" (Dt. 31, 22) ; "Lorsque Moïse eut complètement achevé d'écrire dans un livre les paroles de ce cantique, il donna cet ordre aux Lévites ..." (Dt. 31, 24).

C'est la première fois dans la Bible qu'il est question d'écriture. Moïse serait-il l'auteur des premiers livres bibliques ? Savait-il écrire ? Si l'on admet qu'il a grandi à la cour royale d'Egypte, il a pu y bénéficier d'une solide éducation et on peut dès lors concevoir qu'il ait été l'un des rédacteurs de la Bible.

Cette supposition contredit l'idée actuellement en vogue selon laquelle ces textes n'auraient été écrits que des siècles plus tard. Le scepticisme de nombreux auteurs actuels a jeté un doute la réalité de l'Exode et du séjour des Hébreux en Egypte.

A l'opposé, les défenseurs de la réalité historique de ces évènements mettent en avant quelques détails géographiques qui ont difficilement pu être inventés. De fait, le récit de l'Exode se présente un peu comme un journal de voyage. N'est-il pas plus exaltant d'imaginer un reportage pris au jour le jour, en direct du Sinaï il y a 3200 ans ?

       Le récit de la marche des Hébreux dans le désert se répartit entre les livres de l'Exode, des Nombres et du Deutéronome, auxquels il faut ajouter le Lévitique (à vocation liturgique). Outre la description narrative du parcours, le livre des Nombres contient au chapitre 33 une longue liste des étapes où ils firent halte et campèrent.

            Des générations de chercheurs ont tenté de reconstituer avec exactitude le chemin suivi. Mais la confrontation des données bibliques et géographiques est souvent déroutante, ce qui explique la diversité des circuits et localisations qui furent proposés. Nous avons choisi de décrire ici l'itinéraire traditionnel, qui passe par le sud de la péninsule du Sinaï et qui est peut-être le mieux jalonné.



 


Itinéraire probable de l'Exode.
(1timothy4-13.com)

 


De la "mer des Roseaux" au mont Sinaï

 

On peut suivre pas à pas la route empruntée par les Hébreux après le franchissement de la mer. Pendant trois jours ils avancèrent dans le désert de Sur sans trouver d'eau, jusqu'à atteindre un lieu qu'ils appelèrent Mara parce qu'il y avait là une source d'eau amère. Suivant le conseil divin, Moïse y jeta un morceau de bois et l'eau devint pure (Ex. 15, 22-25).

            Près de l'extrémité actuelle du golfe de Suez, un lieu-dit est aujourd'hui appelé Ayun Musa, nom qui signifie précisément "source de Moïse". Son eau est riche en sels minéraux naturels, qui se composent de sel ordinaire, de gypse et de sulfate de magnésium. Même en faible concentration, ces produits donnent encore à l'eau un goût particulier [1]. Ayun Musa compte une source abondante et une dizaine de puits artificiels, dont les eaux sont toutes sulfatées à l'exception d'une seule.

L'étape suivante, nommée Elim, est décrite dans le texte comme une oasis importante ayant de grandes ressources en eau. La Bible précise que ce lieu comptait "douze sources et soixante-dix palmiers" (Ex. 15, 27). Cette oasis pourrait correspondre à l'actuelle Wadi Gharandel (ou Wadi Gharanai), une vallée qui arrose la rive est du golfe de Suez. Cette agréable vallée riche en plantes diverses et effectivement alimentée par de nombreuses sources [2]. A la différence des eaux d'Ayun Musa, celles de Wadi Gharandel sont normalement potables.



 

Le site d'Ayun Musa,
nom qui signifie "source de Moïse".

(awtravelogues.com)


Le site de Wadi Gharanai possède
 de nombreux points d'eau.

(greatcommission.com)



Les Hébreux campèrent au bord de l'eau, puis s'enfoncèrent dans des régions plus désertiques : "Ils partirent de la mer Rouge et campèrent dans le désert de Sin" (Nb. 33, 11). Ce nom désigne peut-être la vaste plaine de Markha, qui s'étend au bord de la mer Rouge autour de l'actuelle ville d'Abu Rodeis.

C'est dans le désert de Sin que les Israélites, confrontés au problème du ravitaillement, reçurent pour la première fois la "manne céleste", la fameuse nourriture miraculeuse qui tombait du ciel chaque matin (Ex. 16). Des explorateurs occidentaux ont suggéré un lien intéressant entre cet épisode et un phénomène naturel connu localement, la production massive d'une sorte de gomme naturelle par certaines essences d'arbres comme le tamaris. Les Hébreux purent également manger de la viande, grâce à des invasions de cailles qui s'abattirent sur leur camp (Ex. 16, 13 ; Nb. 11, 31-34). Là aussi, des naturalistes ont proposé de voir un phénomène naturel de migration d'oiseaux à travers la mer Rouge [3].

        "Ils partirent du désert de Sin et campèrent à Dophka" (Nb. 33, 12). La halte appelée Dophka pourrait correspondre à la région des anciennes mines du Sinaï. Le mot Dophka proviendrait du mot égyptien mafka, qui signifie à peu près "minerai".

            Il est exact que toute une zone de la péninsule sinaïtique est précisément creusée d'anciennes de mines de cuivre et de turquoise qui furent exploitées au temps des Pharaons. On peut y voir des galeries d'extraction et des aménagements importants, avec des inscriptions hiéroglyphiques gravées aux noms de plusieurs rois d'Egypte. Les mines du Sinaï furent exploitées depuis les premières dynasties égyptiennes et jusqu'à Ramsès VI. Moïse et les Israélites, lors de l'Exode, ont pu emprunter simplement le chemin des mineurs égyptiens. Dophka a été assimilé par des explorateurs au Wadi Maghara situé sur cette route.





Le Wadi Maghara.
(bedawi.com)



            Mais le plus intéressant est le grand nombre de graffiti originaux que l'on y trouve. De nombreuses inscriptions sont gravées dans les galeries et sur les parois rocheuses, dans une forme d'écriture auparavant inconnue. Ce que les spécialistes appellent aujourd'hui les "inscritptions proto-sinaïtiques" s'est avéré représenter une étape-charnière dans l'histoire des écritures du monde. Car si l'on en croit les épigraphistes il s'agirait de l'ancêtre de notre propre alphabet. Partiellement déchiffrées, ces inscriptions sont très étudiées et continuent à nous interroger.

Dans le même secteur, un autre site archéologique présente également un grand intérêt : Serabit-el-Khadem. Il s'agit d'un plateau difficilement accessible qui fut pareillement exploité pour ses mines, plus particulièrement sous Ramsès II. Non loin des entrées de ses galeries d'extraction, subsistent les ruines d'un temple égyptien dédié à la déesse Hathor. Constitué de nombreuses salles successives alignées et entouré de stèles égyptiennes couvertes de hiéroglyphes, il représente le lieu de culte des anciens mineurs. Au fond du sanctuaire fut découverte une statuette de sphinx qui révéla aux savants une partie de la clef de l'écriture inconnue. Un chapitre spécifique est consacré à ce sujet dans les pages suivantes.

 




Le site de Serabit-el-Khadem.
(voicesofsouthsinai.com)

 

 

Les Hébreux progressèrent à travers le désert jusqu'au camp de Raphidim, où ils se plaignirent avec véhémence de l'absence d'eau potable. Alors sur conseil divin, Moïse frappa un rocher avec son bâton, et de l'eau en jaillit (Ex. 17, 1-7 ; Nb. 20, 2-13). A Raphidim les Hébreux furent attaqués par un groupe de nomades appelés Amalécites, contre lesquels ils se défendirent les armes à la main. Durant le combat, Moïse maintint ses bras levés en signe de supplication, geste grâce auquel les Hébreux remportèrent la victoire (Ex. 17, 8-16). A Raphidim encore, Moïse retrouva son beau-père Jéthro le Madianite, venu à sa rencontre et qui fut ainsi informé de l'histoire de la sortie d'Egypte (Ex. 18).

Raphidim est de nos jours identifiée à l'une des plus belles oasis du Sinaï, une longue vallée verdoyante appelée Wadi Feiran, pour "vallée du Pharaon", également surnommée "la perle du Sinaï". Elle devait être à sec le jour où les Israélites y entrèrent, ce qui expliquerait leur déception à l'arrivée et leurs protestations.

 





Le site de Wadi-Feiran, la "perle du Sinaï".
(home.planet.nl/~beren442)



Les Hébreux au Sinaï et l'Alliance

 

Les Israélites se dirigèrent ensuite vers le mont Sinaï et campèrent face à la "montagne de Dieu". Celle-ci fut à leur arrivée le siège de manifestations très spectaculaires : éclairs, tonnerre, fumée, son d'une trompette ... Moïse fut appelé à en gravir seul le sommet et à s'entretenir avec Dieu face à face. L'Eternel lui donna les deux fameuses tables de pierre, ou tables de la loi, sur lesquelles étaient gravés les dix Commandements.

En son absence, le peuple resté dans la plaine s'impatienta et se livra au culte païen du "veau d'or" qu'ils confectionnèrent pour l'occasion en métal fondu. Moïse à son retour entra dans une vive colère et brisa les deux tables qu'il avait reçues ainsi que la statue idolâtre. Dieu lui ayant fourni de nouvelles tables, les Israélites prirent connaissance des dix Commandements et des termes de l'Alliance particulière que Dieu leur offrait.

La loi gravée sur les tables de pierre était un code de bonne conduite spirituelle et morale, à respecter en échange de la protection divine. L'Eternel se présentait sous le nom de Yahweh, s'affirmant comme le Dieu unique à vénérer à l'exclusion de toute autre divinité. Le culte des idoles et de toute image fabriquée était banni. L'amour du prochain devait se concrétiser par l'abstention de tout meurtre, vol, convoitise ou mensonge, ainsi que par le respect des parents et la fidélité conjugale. Le nom divin ne devait pas être prononcé en vain et un jour par semaine, le sabbat, était réservé au repos. Le "Décalogue" devait plus tard acquérir une portée universelle et se diffuser à travers le monde, transmis par le judaïsme et le christianisme.

Les Israélites reçurent également une série de prescriptions complémentaires liées à la vie sociale et au culte. Celui-ci nécessitait la fabrication d'un mobilier liturgique, et en particulier la fameuse "Arche d'Alliance" ou coffre destiné à transporter les tables de la loi. D'autres objets comprenant un autel à parfums, une table d'offrandes et un chandelier à sept branches, complétaient le mobilier portatif qui prendrait place sous une grande tente. Les meilleurs artisans israélites confectionnèrent les objets demandés avec les matériaux les plus précieux disponibles (Ex. 19-40).






Une vue matinale du massif du Sinaï.
(panoramio.com)




La tradition historique considère l'actuel sommet du Djebel Musa ("Montagne de Moïse"), comme la montagne sur laquelle Moïse reçut le Décalogue. Au pied de ce massif désertique, une plaine large mais encaissée appelée Er Râhah semble être un lieu de campement idéal pour une foule nombreuse. Dans une vallée voisine, le monastère Sainte-Catherine perpétue son souvenir depuis le VIème siècle. Mais comme pour chaque site, on peut s'interroger sur le fondement réel de cette tradition.

L'un des plus anciens témoignages d'archives relatifs au Djebel Musa est la description détaillée qu'en fit au IVème siècle de notre ère la pélerine espagnole Egérie, qui rattachait explicitement ces lieux à l'histoire de l'Exode [4]. Elle rapporte qu'en son temps déjà des moines ermites y vivaient dans des grottes en honorant la mémoire du passage des Hébreux.

Aujourd'hui l'identification du site manque encore de preuves archéologiques directes. La plaine d'Er Râhah a certes récemment livré sur une légère hauteur des restes d'occupation humaine, mais elles datent du néolithique et non pas du temps de l'Exode. Il faut sans doute considérer le caractère éphémère des traces de campements de nomades, surtout dans une plaine facilement inondable comme Er Râhah : le manque d'indices matériels ne prouve pas que les Israélites n'y ont jamais planté leurs tentes.

 


 

Le monastère Sainte-Catherine dans le Sinaï.
(bibleplaces.com)
 

Chapelle bâtie au sommet du Jebel Musa.
(en.wikipedia.org)




Du mont Sinaï à Ezéon-Géber


            Les Hébreux reprirent leur marche après plusieurs mois passés au pied du mont Sinaï. Ils s'orientèrent probablement vers le nord-est et firent halte à Qibroth-Hattaava. A cet endroit le peuple lassé de la manne céleste réclama de manger de la viande. Alors une nuée de cailles envahit leur camp ; ils en dévorèrent même à l'excès, à tel point que Dieu punit leur voracité en les frappant d'un fléau mortel (Nb. 11, 1-3). En hébreu, Qibroth-Hattaava signifie "tombes de la convoitise".

En 1869, l'orientaliste anglais Edward Henry Palmer explora un site nommé Erweis el-Ebeirig, dans le Wadi Murrah au nord-est du Djebel Musa. Il y trouva les restes d'un ancien campement de nomades, comprenant des enclos, des foyers et des tumulus qui ressemblaient à des tombes. Sur l'un des blocs rocheux était curieusement posée une pierre en forme de pyramide. Palmer associa ces restes de campements à l'épisode biblique des cailles [5][6][7]. Ce lieu est un des rares endroits portant des traces susceptibles d'être attribuées à l'Exode. Chose exceptionnelle, l'explorateur enregistra une tradition locale affirmant que les occupants de ce site étaient des pélerins qui se rendaient à Aïn-Huderah, et qu'après cela ils se seraient perdus dans le désert [8]...

        C'est précisément à Aïn-Huderah que nous conduit la suite de l'itinéraire biblique, puisque l'étape suivante s'appelle Haseroth que l'on identifie effectivement au site de Aïn-Huderah. A Haseroth, la soeur de Moïse, Miriam, contracta la lèpre en punition de propos calomnieux tenus contre son frère. Elle fut mise en quarantaine pendant sept jours ; le peuple reprit sa route après sa réintégration (Nb. 12, 1-15).

Haseroth pourrait donc être l'actuelle oasis de Aïn-Huderah, où l'on retrouve la racine du même nom. A une journée de marche au nord-est d'Erweis el-Ebeirig, la situation de Aïn Huderah est compatible avec le récit. Au milieu d'un cirque naturel entouré de falaises, cette grande et merveilleuse oasis invite au voyage. Arrosée par une source, abritée de palmiers et plantée d'oliviers, elle est de nos jours habitée par plusieurs familles de bédouins. Ses alentours recèlent d'étonnantes formations géologiques de grès et de calcaire. Certaines parois rocheuses portent de curieux graffiti d'origines grecque et nabatéenne [9].






L'oasis de Aïn-Huderah, peut-être la Haseroth biblique.
(worldisround.com)


Un canyon près de Aïn-Huderah.
(worldisround.com)




Au-delà de Haseroth, la suite de l'itinéraire de l'Exode conduit en plusieurs étapes à Ezion-Géber, probablement à l'extrémité du golfe d'Aqaba. La localisation d'Ezion-Géber est à peu près établie. La correspondance d'un officier égyptien de Ramsès II, Mohar, la décrit sous le nom d'Uzaina, ce qui correspond au premier élément du nom. Les restes de ce qui fut Ezéon-Géber sont peut-être enfouis sous l'une des villes d'Elath ou d'Aqaba.

 

D'Ezéon-Géber à Qadesh-Barné

 

Au-delà de leur étape d'Ezion-Géber, le chemin suivi par les Hébreux est plus difficile à repérer. La succession des points d'arrêt est assez confuse et pose de sérieux problèmes d'identification. Il est écrit que les Israélites continuèrent jusqu'à Kadesh-Barné (ou Cadès), et qu'ils allaient y demeurer pendant de nombreuses années.

De Kadesh-Barné, Moïse envoya une douzaine d'éclaireurs en exploration dans les territoires canaanéens. A leur retour de la Terre promise, ces explorateurs dressèrent un tableau dissuasif qui découragea le peuple de continuer sa route. Dieu s'irrita à cause de ce manque de confiance, et ordonna au peuple de marquer une très longue pause, le temps que s'éteigne la génération qui avait refusé d'avancer. Le peuple d'Israël demeura ainsi dans le désert pendant trente-huit ans (Nb. 13-14 ; Dt. 1, 46). On ignore s'il demeura sur place ou s'il arpenta le Néguev pendant ce laps de temps.

La localisation géographique de Kadesh-Barné est assez bien établie, mais son étude archéologique pose problème. Le site est sensé se trouver dans le désert de Paran ou dans celui de Sin, deux vallées asséchées du sud-ouest de la mer Morte. L'Ecriture dit aussi que Kadesh-Barné était frontalier du pays d'Edom, un territoire implanté à l'est ou autour de la grande faille géologique de l'Araba qui relie le golfe d'Aqaba à la mer Morte. En outre, il est précisé qu'il y avait onze jours de marche entre Kadesh-Barné et le mont Horeb (autre nom du Sinaï), par le chemin de la montagne de Séïr (Dt. 1, 2).

Les premières recherches menées sur le terrain par les explorateurs du XIXème siècle incitèrent ceux-ci à identifier Kadesh-Barné à une source d'eau nommée Aïn-Qudeis qui coule dans le Néguev au sud de Bersabée. Mais il apparut rapidement que cette source isolée était insuffisante pour avoir pu fournir de l'eau à tout un peuple.






Le site de Aïn-Qudeis, premier candidat proposé pour Kadesh-Barné.
(bible.ca)




Au début du XXème siècle, on proposa d'assimiler Cadès à la grande oasis de Tell el-Qudeirat implantée une vingtaine de kilomètres plus au nord. Cette vallée creusée au milieu d'un plateau désertique sur l'actuelle frontière israélo-égyptienne,  est l'une des plus verdoyantes et importantes de toute la péninsule, ce qui semble s'accorder idéalement avec les données de l'Exode. Plusieurs campagnes de fouilles y furent conduites, et permirent de dégager les vestiges d'un petit fort militaire du Xème siècle av. J.-C. [11]. Mais aucune trace d'occupation correspondant à l'époque présumée de l'Exode ne fut trouvée.

Perplexe, l'archéologue Rudolph Cohen, qui y dirigea les fouilles de 1976 à 1982 au nom du Service des Antiquités d'Israël , écrivit qu'il fallait creuser plus profondément pour espérer en trouver. Le cas de ce site alimenta le scepticisme de beaucoup de chercheurs quant à la réalité historique de l'Exode biblique [12]. Toutefois, de nouvelles datations au radiocarbone furent faites en 2005 sur des cendres enfouies dans des tumulus de Tell el-Qudeirat et d'autres sites du Negev : elles donnèrent des âges remontant au XIIème siècle avant notre ère [13]. Le dossier "Tell el-Qudeirat" n'est donc pas entièrement clos.






L'oasis de Tell el-Qudeirat,
 autre candidate pour Kadesh-Barné.

(bible.ca)

 


 

En revanche, d'abondantes traces d'anciens campements ont été trouvées sur un autre site, une montagne du Neguev appelée le Har Karkom et située au sud-est de Tell el-Qudeirat. Cette colline désertique fut longuement fouillée par l'ethno-archéologue italien Emmanuel Anati, fondateur du Centre Camunien des Etudes Préhistoriques de Capo di Ponte en Italie du Nord. Le sommet du Har Karkom livra de grandes quantités de pierres dressées disposées en cercles, dont certaines sont curieusement anthropomorphes, ainsi que des silex taillés, des dessins d'animaux et d'anciens foyers. Dans les vallées entourant la colline furent également découverts des traces de campements et de nombreux autres pétroglyphes.

Se fondant sur certains indices, Anati estima qu'il s'agissait d'un lieu sacré et y trouva même l'évocation de thèmes bibliques [14] : un assemblage de douze pierres plates qu'il compara à l'autel du mont Sinaï décrit dans l'Exode (24, 4), des dessins gravés sur des pierres noires représentant notamment un bâton et un serpent, des scorpions et des serpents, animaux nuisibles cités dans le Deutéronome (8, 15), une forme géométrique constituée de dix cases (les dix commandements ?) et un chandelier à sept branches typique de la liturgie hébraïque.






Assemblage de pierres trouvé à Har-Karkom,
disposées autour d'une pierre anthropomorphe.

(harkarkom.com)


Pierre gravée trouvée à Har-Karkom. E. Anati voit
dans ce dessin un symbole des Dix Commandements.

(harkarkom.com)




            Anati proposa d'identifier le Har Karkom au mont Sinaï des Ecritures. En réalité, la datation de ces vestiges les faisait remonter au paléolithique et au bronze ancien, c'est-à-dire loin en arrière au troisième millénaire av. J.-C.. Le lien qu'il fit avec l'Exode biblique l'obligea donc à repousser l'évènement de mille ans dans le passé. Cette interprétation n'a pas convaincu ses collègues archéologues à cause de son anachronisme et de la situation géographique du site. Cela dit, si ce mont n'est pas le Sinaï biblique, rien n'empêche d'y voir une étape possible de l'itinéraire mal connu de l'Exode. En fait, l'occupation du Har Karkom ne reprend qu'à l'âge du fer II (à partir du Xème siècle av. J.-C.), époque dont pourraient seulement dater les premières traces d'une éventuelle présence israélite [15].





 

Pierre gravée trouvée à Har-Karkom. Les dessins
représentent des animaux nuisibles cités dans l'Exode :
serpents et scorpions.

(harkarkom.com)


Pierre gravée trouvée à Har-Karkom,
représentent un bâton et un serpent.

(harkarkom.com)








Pierre gravée représentent un chandelier
à sept branches, ou ménorah.

(bible.ca)



De Kadesh-Barné au Jourdain


            Après un séjour de près de quarante ans passés au désert, la nouvelle génération israélite quitta la région de Kadesh-Barné et se rendit au pied du mont Hor. C'est sur le mont Hor que mourut le prêtre Aaron, frère de Moïse, à l'âge de cent vingt-trois ans, après y être monté accompagné de Moïse et de son fils Eléazar. Il décéda au sommet et fut enterré sur place (Nb. 20, 22-30 ; Nb. 33, 37-40).

        Le mont Hor est décrit comme situé à la frontière du pays d'Edom. Une tradition locale l'identifie au djebel Haroun, la "montagne d'Aaron", un sommet jordanien qui borde l'est de la vallée de l'Araba. Il domine de ses 1400 mètres une vallée appelée Wadi Musa, "vallée de Moïse", dans laquelle les Nabatéens ont bâti au VIème siècle avant J.-C. la célèbre cité de Pétra, caractérisée par ses façades rupestres monumentales.

            Au sommet du djebel Haroun est vénérée la tombe traditionnelle d'Aaron, une petite mosquée bâtie au XIIIème de notre ère. Elle abrite aujourd'hui un sarcophage symbolique et une chambre funéraire souterraine. Le plus ancien témoignage est celui de l'historien juif Flavius Josèphe, qui au Ier siècle l'identifiait comme "la tombe du prêtre Aaron" [16]. En 1998, les abords du sanctuaire furent fouillés et révélèrent les traces d'un monastère chrétien d'époque byzantine [17].


 

 

        


Sanctuaire abritant la tombe traditionnelle
 d'Aaron, sur le Djebel Haroun.

(jemecasseausoleil.blogspot.fr)


Cénotaphe de la tombe d'Aaron.
(jemecasseausoleil.blogspot.fr)




            Les Israélites se tenaient encore au pied du mont Hor, lorsqu'un groupe de Canaanéens venus d'Arad les attaqua. Ils répliquèrent par une incursion militaire dans leur région qu'ils appelèrent Horma, c'est-à-dire "destruction" (Nb. 21, 1-3 ; Nb. 33, 40).

Après cela ils poursuivirent leur route vers le nord en amorçant un large contournement de la mer Morte par l'est. L'une de leurs étapes au moins semble identifiée : il s'agit de Phunon, où se serait déroulé l'épisode du "serpent d'airain". Le peuple d'Israël s'étant plaint des difficultés du parcours, il en fut puni par une attaque massive de serpents venimeux. Sur ordre divin, Moïse fit alors couler un serpent de bronze qu'il éleva sur un mât, afin que ceux qui le regarderaient fussent guéris (Nb. 21, 4-9).

Au nord de Pétra et à l'est de la vallée de l'Araba, le site de Khirbet Feinan est une étroite gorge naturelle où d'importantes mines de cuivre furent exploitées dans l'Antiquité, appelées Phaïnon par les auteurs anciens. La ressemblance toponymique avec Phunon et la présence de ressources métallurgiques permettent d'y voir le lieu où Moïse fit couler le serpent de bronze.

            L'itinéraire emprunté par les Hébreux à l'est de la mer Morte pour atteindre le Jourdain contourne les anciens royaumes d'Edom et de Moab, puis traverse les territoires des Amorrhéens et de Basan. Ces derniers tentèrent de faire obstacle à leur marche, mais les Hébreux les battirent et s'emparèrent de leurs terres (Nb. 20-22 ; Dt. 2-3).





Itinéraire classique de l'Exode
(waupun.k12.wi.us)



Ces récits posent quelques problèmes aux archéologues, car ceux-ci n'ont pas retrouvé la trace de civilisations de cette époque implantées solidement sur l'itinéraire. A partir des années 1930, l'Américain Nelson Glueck effectua des prospections de surface sur un grand nombre de sites de Transjordanie, et constata que l'ouest du plateau jordanien avait été patiquement déserté entre le milieu de l'âge du Bronze et le début de l'âge du fer, c'est-à-dire au moment de l'Exode [18]. Des vestiges de villes fortes furent apparentés aux cités bibliques telles que Dibon, Hesbon, Ataroth et Aroer, mais ils remontent en fait à d'autres époques. Cette lacune archéologique a convaincu de nombreux chercheurs que les royaumes transjordaniens n'existaient pas à l'époque de l'Exode.

De nouvelles missions effectuées en Transjordanie ont cependant donné des résultats plus nuancés, et montré que l'étude de la région n'en est qu'à ses débuts. On observe certes les signes d'une baisse démographique, mais également d'une occupation substantielle [19][20][21]. Nous savons d'autre part que les cités bibliques correspondantes existaient à la fin de l'âge du bronze, car elles sont mentionnées sur l'un des murs du temple de Ramsès II à Karnak [22]. Enfin, le livre des Nombres nous apprend que plusieurs de ces villes furent rebâties ou renommées (Nb. 32, 37) ; pour cette raison, certains chercheurs identifient maintenant l'ancienne Hesbon à l'actuelle Tell Jalul et non plus à Tell Hisbon.

Le débat sur la Transjordanie est loin d'être clos et il n'a pas empêché la fin du livre des Nombres de faire l'objet d'une découverte archéologique plus directement reliée à la Bible. Il concerne l'épisode où les Hébreux progressent vers le Jourdain et où le roi de Moab, Balak, demande à un magicien chaldéen nommé Balaam de prononcer une malédiction contre Israël. Mais Balaam étant favorable aux Hébreux, il prononça au contaire une bénédiction. Le roi ne put obtenir satisfaction et laissa le devin repartir vers son pays (Nb. 22-24).

L'existence du personnage de Balaam est attestée par un document trouvé en 1967 à Deir Alla, plus au nord en Jordanie, par l'archéologue hollandais Henk Franken. Le texte fragmentaire est inscrit à l'encre noire et rouge sur les débris du revêtement en plâtre d'un édifice daté du VIème siècle av. J.-C.. Le texte rédigé en araméen exprime les avertissements prophétiques d'un certain "Balaam, fils de Béhor", présenté exactement comme le fait la Bible. Il fait référence à un "Livre de Balaam, prophète des dieux", ce qui indique qu'un document plus ancien devait également exister [23][24].

 

 

 

Texte de Balaam écrit sur des fragments de plâtre,
dans les ruines d'un édifice de Deir Alla en Jordanie.

(basarchive.org)


Mémorial contemporain en l'honneur de Moïse sur le mont Nébo.
(membres.lycos.fr/abcjordanie/mermorte.htm)




Les Israélites progressèrent le long de la mer Morte et parvinrent jusqu'au Jourdain, à l'extrémité nord de la mer salée. Alors Dieu informa Moïse devenu âgé qu'il avait accompli sa mission et qu'il devait monter au sommet du mont Nébo pour y contempler la Terre promise. C'est sur le mont Nebo qu'il décéda et qu'il fut l'enterré, tandis que le peuple lui rendait un vibrant hommage.

Dieu lui désigna comme successeur Josué, fils de Caleb. Le nouveau chef se trouvant désormais à la tête du peuple hébreu, se prépara à mener une conquête militaire afin de s'emparer du pays de Canaan (Dt. 34).







Références :

[1] - A.S. Issar : "La Bible et la science font-elles bon ménage ? Les plaies d'Egypte et de l'Exode passées au crible de l'hydrogéologie". La Recherche n° 283, janvier 1996.
[2] - "South Sinai : El-Markha. El-Markha Plain Project" (deltasinai.com).
[3] - W. Keller : "La Bible arrachée aux sables". Famot, Genève 1975.
[4] - B. Meistermann : "Guide du Nil au Jourdain par le Sinaï et Pétra sur les traces d'Israël". Ed. Alphonse Picard, Paris 1909.
[5] - "Kibroth Hattaavah" (en.wikipedia.org).
[6] - C. Spurgeon : "Ancient Monuments and Holy Writ. The Mountain Cemetery of Sarbut-el-Khadem" godrules.net).
[7] - W.R.W.M. y de la Torre : "Map of Kibroth Hatta'avah (Erweis el Ebeirig) ?" (bibleorigins.net).
[8] - "Biblical Archaeology of the Exodus" (truthnet.org).
[9] - H. el Zorkany : "Ain Hudra - Hudra Oasis" (worldisround.com).
[10] - R. Cohen : "L'identification du site". Le Monde de la Bible n° 39, mai-juin-juillet 1985.
[11] - R. Cohen : "Les trois forteresses de Kadesh-Barnéa". Le Monde de la Bible n° 39, mai-juin-juillet 1985.
[12] - W. Dever : "Aux origines d'Israël. Quand la Bible dit vrai". Bayard, Paris 2005, pp. 31-44.
[13] - H.J. Bruins, J. Van der Plicht : "Radiocarbon dating the "Wilderness of Zin" ". Radiocarbon, Vol 49, Nr 2, 2007, pp. 481-497 (journals.uair.arizona.edu).
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[18] - N. Glueck : "The Civilization of the Edomites". The Biblical Archaeologist Vol. 10, No. 4 (Dec., 1947), pp. 77-84.
[19] - G.L. Mattingly : "The Exodus Conquest and the Archaeology of the Transjordan : New Light on an old Problem". Grace Theological Journal 4.2 (1983) 245-262.
[20] - M. Miller : "Ancient Moab : Still Largely Unknown". The Biblical Archaeologist Vol. 60, No. 4, The Archaeology of Moab (Dec., 1997), pp. 194-204.
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[23] - J. Hoftijzer : "The prophet Balaam in a 6th century aramaic inscription". The Biblical Archaeologist vol. 39 No. 1 (mars 1976), pp. 11-17.
[24] - "Biblical Archaeology of the Exodus" (truthnet.org).






La suite : La manne céleste et l'eau du rocher

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