Si l'on suit l'ordre des livres du
Nouveau Testament, on parcourt successivement les évangiles, les Actes
des
apôtres, les épîtres de saint Paul et d'autres courtes
épîtres attribuées à divers auteurs. Enfin vient le dernier livre de la
Bible, l'Apocalypse de saint Jean.
Ce texte est le plus énigmatique et le plus difficile à
interpréter du canon biblique.
Il contient une succession de visions surnaturelles qui semblent se
rapporter
à la fin des temps.
Le
narrateur est l'évangéliste Jean qui se trouve dans l'île grecque de
Patmos. Il dit être le témoin d'une vision du Christ majestueux,
qui lui demande d'adresser une lettre
à sept églises d'Orient auxquelles il fait de graves reproches sur leur
conduite morale.
L'auteur
décrit ensuite une longue série d'images fantastiques. Apparaît d'abord
le trône céleste où siège le Juge suprême,
entouré d'anges et autour duquel sont assis vingt-quatre vieillards. Un
agneau
blessé à la gorge se présente et ouvre successivement sept sceaux
fermant
un livre, chaque sceau ouvert provoquant un évènement dramatique.
Ensuite apparaissent successivement sept anges sonnant tour à tour de
la
trompette, puis sept "signes" non identifiés et enfin sept autres anges
qui vident les coupes qu'ils portent. Chaque vision provoque de grands
désastres terrestres tout en préservant la vie des âmes fidèles.

Illustration de
l'Apocalypse.
Beatus
de
Saint-Sever, enluminure du XIème siècle
(thewayofbeauty.org).
Un
oracle de
condamnation est prononcé contre la ville pervertie de Babylone,
symbolisée par
une femme montée sur un animal fantastique. On voit encore surgir un
dragon assimilé à
Satan, qui est enchaîné pour mille ans, puis libéré, et qui tente de
prendre
Jérusalem. Il est finalement vaincu et jeté dans l'étang du feu éternel.
Enfin
se
lèvent tous les défunts de la Terre qui doivent être jugés devant le
trône
céleste, selon leurs œuvres qui sont inscrites dans des livres. Les uns
sont
jetés dans l'étang de feu, les autres invités au grand festin de noces
de
l'agneau, dont l'épouse est la ville de Jérusalem descendue du ciel et
resplendissante.

Carte de l'île de
Patmos
(grieksegids.nl).
|

Le port de Skala, dans
l'île de
Patmos
(cruiserswiki.org).
|
La symbolique
du livre de l'Apocalypse a donné lieu
à diverses interprétations que nous ne tenterons pas d'expliciter,
préférant
plutôt examiner le contexte et le lieu supposés de sa rédaction.
Deux
périodes possibles
ont été proposées pour
sa composition. Les théologiens des premiers siècles comme Clément
d'Alexandrie, Origène et Jérôme, plaçaient sa rédaction sous Néron
(54-68). Pour d'autres comme Irénée de Lyon et Justin martyr,
Jean aurait été exilé à Patmos sous l'empereur Domitien (81-96), lors
d'une
vague de persécutions, et y aurait écrit son livre vers l'an 95.
L'apocalypse
aurait été rédigée dans l'île de Patmos avant même l'évangile
de Jean.
L'île
de l'Apocalypse
Les côtes très découpées de l'île
grecque appelée Patmos se situent dans la mer Egée, au sud-ouest
d'Ephèse.
D'une
longueur de onze kilomètres, elle présente un attrayant paysage
semi-aride
entouré de nombreuses criques dont les eaux couleur turquoise font le
bonheur
des estivants. Elle est dominée par l'imposant monastère orthodoxe
Saint-Jean-le-Théologien, protégé par une puissante muraille
médiévale. Autour du
monument est blottie la ville principale de Chora dont les
maisons blanchies à la chaux contrastent avec les pierres ocres du
rempart
qu'elles entourent.

Le
monastère
Saint-Jean-le-Théologien
à Patmos
(en.wikipedia.org).
|
Cloître
du monastère Saint-Jean
(panoramio.com).
|
A
lui seul, le monastère Saint-Jean-le-Théologien constitue un patrimoine
artistique exceptionnel.
Fondé en 1088 par le moine Christodoulos, il aurait été bâti à la place
d'un
ancien
temple païen. L'imposant rempart actuel cache une agréable cour
à arcades, aux murs d'un
blanc éclatant, entourée d'un complexe de couloirs et de passages
communiquants.
La partie la plus ancienne du sanctuaire, qui remonte à sa fondation,
présente des parois tapissées de merveilleuses
fresques médiévales datant du XIIème siècle.
L'établissement
possède depuis le Moyen-âge l'une des plus importantes bibliothèques de
ce temps,
riche d'une collection unique de 900 livres manuscrits. Elle conserve
en particulier une pièce exceptionnelle, l'un des plus anciens
manuscrits enluminés connus au Monde : le codex purpureus, un parchemin
biblique
du VIème siècle magnifiquement illustré dans lequel des figures de
personnages
multicolores se détachent sur ses pages teintes en rouge sombre.

Le codex purpureus
(welcometohosanna.com).
Au nord de
Chora, à mi-chemin entre la ville et le
port central de Skala se trouve la grotte de l'Apocalypse, un
sanctuaire
considéré comme le lieu où Jean aurait vécu et rédigé son livre. Cette
cave creusée
dans la roche constitue le sous-sol d'un petit monastère. En y
descendant on
peut voir la couchette où Jean dormait, la pierre où reposait sa tête
et une
triple fissure dans le mur, symbolisant la Trinité et par laquelle Jean
aurait entendu la voix divine ...
Si l'île de
Patmos n'a pour ainsi dire jamais fait
l'objet de véritables fouilles,
quelques artéfacts tels que des
céramiques éparses témoignent néanmoins d'une occupation continue
depuis l'âge
du Bronze. Une
stèle du IIème siècle porte une inscription grecque attestant qu'un
culte à
Artémis y a été pratiqué. L'existence
d'au moins trois temples païens dédiés à Artémis, Apollon et Aphrodite
est d'ailleurs
mentionnée dans d'autres sources littéraires chrétiennes, d'après
lesquelles
l'évangéliste
a combattu les croyances païennes ancestrales. Nous savons également
que ce
territoire était aussi un établissement pénitencier et que Jean a dû
connaître
l'enfermement.
Pourtant
si l'on en croit un livre apocryphe intitulé les "Voyages de saint Jean
à
Patmos" attribué à son secrétaire Prochorus, il semble avoir bénéficié
d'une semi-liberté, faveur qu'il aurait obtenue à la suite d'un miracle
accompli
pendant la traversée et de la conversion au christianisme du gouverneur
romain
Laurentius. Jean aurait également converti une partie de la population
de l'île
après une confrontation avec le magicien Kynops. Les habitants lui
auraient
ensuite demandé d'écrire un récit de la vie de Jésus, ce qu'il aurait
fait en
composant le quatrième évangile. Il semble qu'à la mort de l'empereur
Domitien, Jean ait bénéficié
d'une amnistie et soit rentré à Ephèse où il serait mort vers l'an 100.

Le monastère de
l'Apocalypse
(welcometohosanna.com).
|

La
grotte de saint Jean
(patmosmonastery.gr).
|
Toute
personne
se trouvant sur une plage ne pense pas nécessairement aux versets de
l'Apocalypse. C'est pourtant l'inspiration qu'a eue l'archéologue
américain Gordon Franz,
en tentant de situer exactement l'une des visions de Jean sur une plage
de
l'île à partir d'un passage du dernier livre biblique : "…
Il se posta sur le rivage sablonneux de la mer. Alors je vis
surgir de la mer une Bête ayant sept têtes et dix cornes, sur ses
cornes dix
diadèmes, et sur ses têtes des titres blasphématoires." (Ap. 13,1).
Franz identifie la plage où cette apparition
aurait eu lieu à celle de Psili Ammos, à l'extrémité sud de l'île, car
c'est la
seule plage constituée de sable fin.
Patmos
est
aujourd'hui très fréquentée et représente l'un des plus importants
lieux de
pèlerinage chrétiens orthodoxes. Elle a été inscrite au patrimoine
mondial de
l'Unesco en 1999.
Les sept
églises
d'Orient
Le continent
anatolien possède d'autres sites
également concernés par le livre de l'Apocalypse. Ce sont les
localités où siégeaient les "sept églises d'Orient" mentionnées au
début du livre : Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes,
Philadelphie et Laodicée.
Ces villes sont toutes regroupées géographiquement autour d'Ephèse,
dans
l'angle sud-ouest de la péninsule turque, une situation s'expliquant
par le
fait que l'Apocalypse est avant tout une lettre adressée aux églises
locales
dont Jean avait sans doute la responsabilité.

Les
sept églises d'Orient
(holytrip.com).
Le
terme
d’église utilisé dans le texte est à prendre dans son sens premier d'
"assemblée" (ekklesia),
qui désignait les groupes de personnes constituant les premières
communautés chrétiennes, avant de s'appliquer aux édifices bâtis pour
abriter leurs célébrations. Les traces matérielles d'une vie
spécifiquement chrétienne sont
rares à l'époque de Jean, et il faut attendre essentiellement le IVème
siècle
pour trouver des bâtiments d'églises construits comme tels. Cependant
l'existence au Ier siècle des sept villes nommées dans l'Apocalypse est
attestée par d'importants vestiges archéologiques.
Ephèse
est la
plus importante d'entre elles. Dans le livre de l'Apocalypse il est
reproché à
son église d'avoir littéralement "abandonné son premier amour" (Ap.
2, 4), c'est-à-dire d'avoir relâché où perdu sa ferveur religieuse
initiale.
C'est à Ephèse que saint Jean résida avant et après son exil à Patmos,
et c'est
là qu'il décéda.
Une
légende
relate que le corps de l'apôtre fut enlevé dans des circontances
surnaturelles.
Devenu très âgé, saint Jean pénétra dans une cave sous le regard de ses
disciples, où une lumière intense l'entoura et fit disparaître son
corps. La
fosse réapparut aussitôt remplie de manne, et durant les siècles
suivants sa
sépulture produisit une poussière dotée de vertus curatives.
Les
restes
de l'ancienne ville d'Ephèse, déjà évoquée plus haut à propos de saint
Paul, représentent
aujourd'hui l'un des plus vastes champs de vestiges archéologiques
d'Asie
Mineure. Implantée dans le delta du fleuve Méandre, la cité aujourd'hui
inhabitée eut une importance majeure dans l'Antiquité.
Au
sommet de
la colline d'Ayasuluk qui domine le Nord-Est de la ville et le temple
d'Artémis, se dressent les pierres d'une basilique byzantine dédiée à
saint
Jean. Il s'agit d'un prestigieux complexe architectural, dont les murs
constitués
d'une élégante alternance de briques et de pierres blanches entourent
la tombe
traditionnelle de l'évangéliste.

L'église
Saint-Jean à Ephèse
(wcpcg.org).
Au
milieu de
ces ruines, la sépulture de saint Jean, où la tradition fait
disparaître son
corps dans un éblouissement de lumière, se présente aujourd'hui comme
un simple dallage de marbre blanc aux angles duquel se dressent quatre
élégantes
colonnes. C'est ce qui subsiste d'un petit mausolée à plan carré qui
recouvrait
le caveau funéraire du saint.
D'après
les
textes anciens, cette tombe fait l'objet d'un culte depuis le IIème
siècle. Elle
fut ouverte une première fois à l'époque de Constantin, mais on la
trouva vide
de tout reste humain. Elle fut excavée à nouveau en 1928 par
l'archéologue grec
George Soteriou, qui mit au jour une crypte contenant quatre tombes
vides
disposées en croix. A défaut de reliques, il trouva des fragments de
sarcophages et des pièces de monnaie frappées
à l'effigie des empereurs Antonin (138-161) et Geta (211). La place
centrale de
la tombe, apparemment antérieure aux trois autres, est susceptible
d'avoir été
celle prévue pour Jean.
Curieusement, aucune église au monde ne revendique la possession de
reliques du
corps de l'apôtre Jean, absence qui peut être reliée à la légende de sa
disparition mystique.

La tombe de
saint Jean à Ephèse
(errantskeptics.org).
Les
six autres
villes nommées dans l'Apocalypse possèdent également des traces d'une
présence
chrétienne au moins à partir du IVème siècle. La dernière découverte en
date a
été faite en 2011 à Laodicée, ville que le texte de Jean accuse d'être
tombée
dans une tiédeur molle risquant de lui être fatale (Ap. 3, 15).
Laodicée
avait été fondée vers 245 av. J.-C. dans la vallée du fleuve Lycos, à
une centaine de kilomètres à l'est d'Ephèse, près de l'actuelle
Denizli. Ses
vestiges très étendus occupent une large colline jadis ceinturée d'un
rempart
percé de portes puissantes. Un aqueduc, deux théâtres, un stade, un
bain
public, un bassin alimenté par deux fontaines témoignent de son
importance
passée.
Une
première
campagne de fouilles fut conduite à Laodicée entre 1961 et 1963 par
l'archéologue canadien Jean des Gagniers. Il se concentra
essentiellement sur
l'étude des fontaines rituelles, où il trouva plusieurs blocs de marbre
gravés
de croix byzantines. A partir de 2001, de nouvelles excavations furent
menées
sous la direction de Celal Simsek, chercheur à l'université turque de
Pamukkale. En
utilisant pour la première fois un radar de sol, son équipe détecta la
présence
sous terre d'un bâtiment inconnu, qui s'avéra après son dégagement être
une
vaste église paléochrétienne. Datant probablement du tout début du
IVème
siècle, elle est remarquablement bien préservée du fait de son
enfouissement
qui l'a protégée des dégradations pendant des siècles. Elle possède un
étonnant
baptistère cruciforme taillé dans le sol rocheux, que ses découvreurs
considèrent comme l'un des plus anciens et des plus originaux du monde
chrétien.

Baptistère
paléochrétien de Laodicée
(biblicalarchaeology.org).
Les
exemples
d'Ephèse et de Laodicée montrent essentiellement des bâtiments
d'églises
construits à partir de l'époque byzantine. Si le christianisme a laissé
très
peu de traces antérieures, c'est parce qu'il était illicite, même si
quelques
rares éléments plus anciens ont été retrouvés comme semble l'être la
tombe de
saint Jean. Mais le peu que nous savons sur le christianisme de cette
période
vient principalement de la tradition littéraire. Le livre allégorique
qui
clôture la Bible fournit lui-même quelques informations concrètes sur
la vie de
l'Eglise primitive.
Références :
[1] - J.
Knight : "Monastic Patmos
no longer a secret". The Sunday Times, 9 mai 2004 (timesonline.co.uk).
[2]
- "Patmos : The cave of the
Apocalypse in Patmos, Dodecanese (greeka.com).
[3] - G. Franz : "The
king and I : exiled to Patmos, part II". Bible
and Spade, Fall 1999 (biblearchaeology.org).
[4] - "Biblical Sites
of Anatolia" (holytrip.com).
[5] - "Inside
The Basilica of St
John"
(meandertravel.com).
[6] -
F.A.
Meinardus, "The christian
remains of the seven churches of the Apocalypse". The
Biblical Archaeologist, vol. 37, No 3 (sep. 1974), pp. 69-82.
[7] - "Une
ancienne église décrite dans la Bible a été découverte à l'ouest de la
Turquie" (turquie-fr.com). |