(fr.wikipedia.org)
L'archéologie
 
de l'Apocalypse


(fr.wikipedia.org)








            Si l'on suit l'ordre des livres du Nouveau Testament, on parcourt successivement les évangiles, les Actes des apôtres, les épîtres de saint Paul et d'autres courtes épîtres attribuées à divers auteurs. Enfin vient le dernier livre de la Bible, l'Apocalypse de saint Jean.

         Ce texte est le plus énigmatique et le plus difficile à interpréter du canon biblique. Il contient une succession de visions surnaturelles qui semblent se rapporter à la fin des temps.

            Le narrateur est l'évangéliste Jean qui se trouve dans l'île grecque de Patmos. Il dit être le témoin d'une vision du Christ majestueux, qui  lui demande d'adresser une lettre à sept églises d'Orient auxquelles il fait de graves reproches sur leur conduite morale.

L'auteur décrit ensuite une longue série d'images fantastiques. Apparaît d'abord le trône céleste où siège le Juge suprême, entouré d'anges et autour duquel sont assis vingt-quatre vieillards. Un agneau blessé à la gorge se présente et ouvre successivement sept sceaux fermant un livre, chaque sceau ouvert provoquant un évènement dramatique. Ensuite apparaissent successivement sept anges sonnant tour à tour de la trompette, puis sept "signes" non identifiés et enfin sept autres anges qui vident les coupes qu'ils portent. Chaque vision provoque de grands désastres terrestres tout en préservant la vie des âmes fidèles.





 

Illustration de l'Apocalypse.
Beatus de Saint-Sever, enluminure du XIème siècle.
(thewayofbeauty.org)





Un oracle de condamnation est prononcé contre la ville pervertie de Babylone, symbolisée par une femme montée sur un animal fantastique. On voit encore surgir un dragon assimilé à Satan, qui est enchaîné pour mille ans, puis libéré, et qui tente de prendre Jérusalem. Il est finalement vaincu et jeté dans l'étang du feu éternel.

Enfin se lèvent tous les défunts de la Terre qui doivent être jugés devant le trône céleste, selon leurs œuvres qui sont inscrites dans des livres. Les uns sont jetés dans l'étang de feu, les autres invités au grand festin de noces de l'agneau, dont l'épouse est la ville de Jérusalem descendue du ciel et resplendissante.








Carte de l'île de Patmos
(grieksegids.nl).



Le port de Skala, dans l'île de Patmos
(cruiserswiki.org).







La symbolique du livre de l'Apocalypse a donné lieu à diverses interprétations que nous ne tenterons pas d'expliciter, préférant plutôt examiner le contexte et le lieu supposés de sa rédaction.

Deux périodes possibles ont été proposées pour sa composition. Les théologiens des premiers siècles comme Clément d'Alexandrie, Origène et Jérôme, plaçaient sa rédaction sous Néron (54-68). Pour d'autres comme Irénée de Lyon et Justin martyr, Jean aurait été exilé à Patmos sous l'empereur Domitien (81-96), lors d'une vague de persécutions, et y aurait écrit son livre vers l'an 95. L'apocalypse aurait été rédigée dans l'île de Patmos avant même l'évangile de Jean.

       

L'île de l'Apocalypse


        Les côtes très découpées de l'île grecque appelée Patmos se situent dans la mer Egée, au sud-ouest d'Ephèse. D'une longueur de onze kilomètres, elle présente un attrayant paysage semi-aride entouré de nombreuses criques dont les eaux couleur turquoise font le bonheur des estivants. Elle est dominée par l'imposant monastère orthodoxe Saint-Jean-le-Théologien, protégé par une puissante muraille médiévale. Autour du monument est blottie la ville principale de Chora dont les maisons blanchies à la chaux contrastent avec les pierres ocres du rempart qu'elles entourent.








Le monastère
Saint-Jean-le-Théologien à Patmos.
(en.wikipedia.org)

Cloître du monastère Saint-Jean.
(panoramio.com)





            A lui seul, le monastère Saint-Jean-le-Théologien constitue un patrimoine artistique exceptionnel. Fondé en 1088 par le moine Christodoulos, il aurait été bâti à la place d'un ancien temple païen. L'imposant rempart actuel cache une agréable cour à arcades, aux murs d'un blanc éclatant, entourée d'un complexe de couloirs et de passages communiquants. La partie la plus ancienne du sanctuaire, qui remonte à sa fondation, présente des parois tapissées de merveilleuses fresques médiévales datant du XIIème siècle.

            L'établissement possède depuis le Moyen-âge l'une des plus importantes bibliothèques de ce temps, riche d'une collection unique de 900 livres manuscrits. Elle conserve en particulier une pièce exceptionnelle, l'un des plus anciens manuscrits enluminés connus au Monde : le codex purpureus, un parchemin biblique du VIème siècle magnifiquement illustré dans lequel des figures de personnages multicolores se détachent sur ses pages teintes en rouge sombre.




Le codex purpureus.
(welcometohosanna.com).






Au nord de Chora, à mi-chemin entre la ville et le port central de Skala se trouve la grotte de l'Apocalypse, un sanctuaire considéré comme le lieu où Jean aurait vécu et rédigé son livre. Cette cave creusée dans la roche constitue le sous-sol d'un petit monastère. En y descendant on peut voir la couchette où Jean dormait, la pierre où reposait sa tête et une triple fissure dans le mur, symbolisant la Trinité et par laquelle Jean aurait entendu la voix divine ...

       
Si l'île de Patmos n'a pour ainsi dire jamais fait l'objet de véritables fouilles, quelques artéfacts tels que des céramiques éparses témoignent néanmoins d'une occupation continue depuis l'âge du Bronze. Une stèle du IIème siècle porte une inscription grecque attestant qu'un culte à Artémis y a été pratiqué. L'existence d'au moins trois temples païens dédiés à Artémis, Apollon et Aphrodite est d'ailleurs mentionnée dans d'autres sources littéraires chrétiennes, d'après lesquelles l'évangéliste a combattu les croyances païennes ancestrales. Nous savons également que ce territoire était aussi un établissement pénitencier et que Jean a dû connaître l'enfermement.

Pourtant si l'on en croit un livre apocryphe intitulé les "Voyages de saint Jean à Patmos" attribué à son secrétaire Prochorus, il semble avoir bénéficié d'une semi-liberté, faveur qu'il aurait obtenue à la suite d'un miracle accompli pendant la traversée et de la conversion au christianisme du gouverneur romain Laurentius. Jean aurait également converti une partie de la population de l'île après une confrontation avec le magicien Kynops. Les habitants lui auraient ensuite demandé d'écrire un récit de la vie de Jésus, ce qu'il aurait fait en composant le quatrième évangile. Il semble qu'à la mort de l'empereur Domitien, Jean ait bénéficié d'une amnistie et soit rentré à Ephèse où il serait mort vers l'an 100.


            







Le monastère de l'Apocalypse.
(welcometohosanna.com).



La grotte de saint Jean.
(patmosmonastery.gr).






Toute personne se trouvant sur une plage ne pense pas nécessairement aux versets de l'Apocalypse. C'est pourtant l'inspiration qu'a eue l'archéologue américain Gordon Franz, en tentant de situer exactement l'une des visions de Jean sur une plage de l'île à partir d'un passage du dernier livre biblique : "… Il se posta sur le rivage sablonneux de la mer. Alors je vis surgir de la mer une Bête ayant sept têtes et dix cornes, sur ses cornes dix diadèmes, et sur ses têtes des titres blasphématoires." (Ap. 13,1). Franz identifie la plage où cette apparition aurait eu lieu à celle de Psili Ammos, à l'extrémité sud de l'île, car c'est la seule plage constituée de sable fin.

Patmos est aujourd'hui très fréquentée et représente l'un des plus importants lieux de pèlerinage chrétiens orthodoxes. Elle a été inscrite au patrimoine mondial de l'Unesco en 1999.


Les sept églises d'Orient


Le continent anatolien possède d'autres sites également concernés par le livre de l'Apocalypse. Ce sont les localités où siégeaient les "sept églises d'Orient" mentionnées au début du livre : Ephèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie et Laodicée. Ces villes sont toutes regroupées géographiquement autour d'Ephèse, dans l'angle sud-ouest de la péninsule turque, une situation s'expliquant par le fait que l'Apocalypse est avant tout une lettre adressée aux églises locales dont Jean avait sans doute la responsabilité.

 






Les sept églises d'Orient.
(holytrip.com).

 

 



Le terme d’église utilisé dans le texte est à prendre dans son sens premier d' "assemblée" (ekklesia), qui désignait les groupes de personnes constituant les premières communautés chrétiennes, avant de s'appliquer aux édifices bâtis pour abriter leurs célébrations. Les traces matérielles d'une vie spécifiquement chrétienne sont rares à l'époque de Jean, et il faut attendre essentiellement le IVème siècle pour trouver des bâtiments d'églises construits comme tels. Cependant l'existence au Ier siècle des sept villes nommées dans l'Apocalypse est attestée par d'importants vestiges archéologiques.

Ephèse est la plus importante d'entre elles. Dans le livre de l'Apocalypse il est reproché à son église d'avoir littéralement "abandonné son premier amour" (Ap. 2, 4), c'est-à-dire d'avoir relâché où perdu sa ferveur religieuse initiale. C'est à Ephèse que saint Jean résida avant et après son exil à Patmos, et c'est là qu'il décéda.

Une légende relate que le corps de l'apôtre fut enlevé dans des circontances surnaturelles. Devenu très âgé, saint Jean pénétra dans une cave sous le regard de ses disciples, où une lumière intense l'entoura et fit disparaître son corps. La fosse réapparut aussitôt remplie de manne, et durant les siècles suivants sa sépulture produisit une poussière dotée de vertus curatives.

Les restes de l'ancienne ville d'Ephèse, déjà évoquée plus haut à propos de saint Paul, représentent aujourd'hui l'un des plus vastes champs de vestiges archéologiques d'Asie Mineure. Implantée dans le delta du fleuve Méandre, la cité aujourd'hui inhabitée eut une importance majeure dans l'Antiquité.

Au sommet de la colline d'Ayasuluk qui domine le nord-est de la ville et le temple d'Artémis, se dressent les pierres d'une basilique byzantine dédiée à saint Jean. Il s'agit d'un prestigieux complexe architectural, dont les murs constitués d'une élégante alternance de briques et de pierres blanches entourent la tombe traditionnelle de l'évangéliste.







L'église Saint-Jean à Ephèse.
(wcpcg.org).





Au milieu de ces ruines, la sépulture de saint Jean, où la tradition fait disparaître son corps dans un éblouissement de lumière, se présente aujourd'hui comme un simple dallage de marbre blanc aux angles duquel se dressent quatre élégantes colonnes. C'est ce qui subsiste d'un petit mausolée à plan carré qui recouvrait le caveau funéraire du saint.

D'après les textes anciens, cette tombe fait l'objet d'un culte depuis le IIème siècle. Elle fut ouverte une première fois à l'époque de Constantin, mais on la trouva vide de tout reste humain. Elle fut excavée à nouveau en 1928 par l'archéologue grec George Soteriou, qui mit au jour une crypte contenant quatre tombes vides disposées en croix. A défaut de reliques, il trouva des fragments de sarcophages et des pièces de monnaie frappées à l'effigie des empereurs Antonin (138-161) et Geta (211). La place centrale de la tombe, apparemment antérieure aux trois autres, est susceptible d'avoir été celle prévue pour Jean. Curieusement, aucune église au monde ne revendique la possession de reliques du corps de l'apôtre Jean, absence qui peut être reliée à la légende de sa disparition mystique.

 

 


 

La tombe de saint Jean à Ephèse.
(errantskeptics.org)

 

 



Les six autres villes nommées dans l'Apocalypse possèdent également des traces d'une présence chrétienne au moins à partir du IVème siècle. La dernière découverte en date a été faite en 2011 à Laodicée, ville que le texte de Jean accuse d'être tombée dans une tiédeur molle risquant de lui être fatale (Ap. 3, 15).

Laodicée avait été fondée vers 245 av. J.-C. dans la vallée du fleuve Lycos, à une centaine de kilomètres à l'est d'Ephèse, près de l'actuelle Denizli. Ses vestiges très étendus occupent une large colline jadis ceinturée d'un rempart percé de portes puissantes. Un aqueduc, deux théâtres, un stade, un bain public, un bassin alimenté par deux fontaines témoignent de son importance passée.

Une première campagne de fouilles fut conduite à Laodicée entre 1961 et 1963 par l'archéologue canadien Jean des Gagniers. Il se concentra essentiellement sur l'étude des fontaines rituelles, où il trouva plusieurs blocs de marbre gravés de croix byzantines. A partir de 2001, de nouvelles excavations furent menées sous la direction de Celal Simsek, chercheur à l'université turque de Pamukkale. En utilisant pour la première fois un radar de sol, son équipe détecta la présence sous terre d'un bâtiment inconnu, qui s'avéra après son dégagement être une vaste église paléochrétienne. Datant probablement du tout début du IVème siècle, elle est remarquablement bien préservée du fait de son enfouissement qui l'a protégée des dégradations pendant des siècles. Elle possède un étonnant baptistère cruciforme taillé dans le sol rocheux, que ses découvreurs considèrent comme l'un des plus anciens et des plus originaux du monde chrétien.







Baptistère paléochrétien de Laodicée.
(biblicalarchaeology.org)





Les exemples d'Ephèse et de Laodicée montrent essentiellement des bâtiments d'églises construits à partir de l'époque byzantine. Si le christianisme a laissé très peu de traces antérieures, c'est parce qu'il était illicite, même si quelques rares éléments plus anciens ont été retrouvés comme semble l'être la tombe de saint Jean. Mais le peu que nous savons sur le christianisme de cette période vient principalement de la tradition littéraire. Le livre allégorique qui clôture la Bible fournit lui-même quelques informations concrètes sur la vie de l'Eglise primitive.








Références :

[1] - J. Knight : "Monastic Patmos no longer a secret". The Sunday Times, 9 mai 2004 (timesonline.co.uk).
[2] - "Patmos : The cave of the Apocalypse in Patmos, Dodecanese" (greeka.com).
[3] - G. Franz : "The king and I : exiled to Patmos, part II". Bible and Spade, Fall 1999 (biblearchaeology.org).
[4] - "Biblical Sites of Anatolia" (holytrip.com).
[5] - "Inside The Basilica of St John" (meandertravel.com).
[6] - F.A. Meinardus, "The christian remains of the seven churches of the Apocalypse". The Biblical Archaeologist, vol. 37, No 3 (sep. 1974), pp. 69-82.
[7] - "Une ancienne église décrite dans la Bible a été découverte à l'ouest de la Turquie" (turquie-fr.com).

 





La suite : Appendice : La fin de l'Etat hébreu

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