Accueil
Thèmes
A propos
Contact
Liens
Rechercher

(africamaat.com)
Sous le joug des pharaons

(astrosurf.com)






Les derniers versets du livre de la Genèse mentionnent la mort du patriarche Joseph, en précisant qu'il est embaumé puis déposé dans un sarcophage en Egypte. Ensuite commence le livre de l'Exode, qui laisse un vide narratif de quatre longs siècles durant lesquels la famille de Joseph et de ses frères, désignés sous le terme d’Hébreux, résident en Egypte et connaissent une forte croissance démographique. Cette population d'origine étrangère augmente au point de susciter l'hostilité des Egyptiens de souche. Un nouveau roi s'oppose ouvertement aux descendants de Jacob et les réduit en esclavage, les soumettant à de durs travaux architecturaux et agricoles (Gn. 50 ; Ex. 1). 

 

Les Hébreux soumis aux travaux forcés

 

Aucune preuve archéologique n'atteste la présence d'une importante communauté israélite en Egypte aux époques présumées de Joseph et de Moïse ; ce qui conduit beaucoup d'égyptologues à considérer ces récits comme dépourvus de fondement historique. Pour autant, le livre de l'Exode fournit là aussi quelques détails dont la teneur est loin d'être étrangère au paysage égyptien.

 

 



Carte du delta du Nil aux temps antiques.
(islamic-awareness.org)

 


            Un verset de l'Exode précise que le peuple d'Israël "bâtit des villes d'entrepôts pour Pharaon, Pitom et Ramsès" (Ex. 1, 11). Le type de corvées imposées aux Hébreux d'après le texte trouve un écho dans les techniques de constructions pratiquées dans le pays. Celles-ci figurent avec quelques détails dans le livre de l'Exode :

"Ce jour-là même Pharaon donna cet ordre aux chefs de corvées du peuple et aux scribes : vous ne fournirez plus au peuple de la paille pour la fabrication des briques comme précédemment. Qu'ils aillent eux-mêmes se ramasser de la paille" (Ex. 5, 6-7).

La brique était en effet le matériau de base des habitations égyptiennes, alors que la pierre était réservée aux temples et aux tombeaux. Il est également exact que les briques étaient couramment faites de boue mêlée de paille et séchées au soleil. Des vestiges de bâtiments construits avec ces matériaux subsistent, certaines briques étant même marquées du sceau du souverain régnant ; quelques-unes portent le cartouche du roi Ramsès II [1].

Le fonctionnement d'un atelier de confection de briques est illustré par une fresque de la tombe thébaine de Rekhmiré, ministre du roi Thoutmosis III. Elle représente les étapes successives de la fabrication, montrant des ouvriers puisant de l'eau dans un bassin, préparant la boue, la transportant dans des récipients, remplissant les moules et disposant les briques au soleil. Une partie des ouvriers ont la peau plus claire que les autres, signe que des éléments étrangers étaient employés.

 





Brique portant le cartouche du roi Ramsès II.
Thèbes, XIXème dynastie.
(britishmuseum.org)


Fresque représentant la confection de briques.
 Tombe de Rekhmiré, XVIIIème dynastie.

(touregypt.net)



Un autre document plus significatif, le papyrus de Leyde 348, mentionne la présence d'une main-d'oeuvre spécifique sur un chantier de construction. Ce texte émanant d'un fonctionnaire de Ramsès II parle des chantiers de construction de la nouvelle capitale de Pi-Ramsès. Le scribe demande à ce "qu'on donne des rations aux soldats et aux hapirou qui traînent la pierre de taille pour le grand pylône de Ramsès-Aimé-d'Amon" [2].

La ressemblance entre les termes "hapirou" et "hébreu" a été remarquée depuis longtemps. Pourrait-il s'agir des Hébreux de la Bible ? La possibilité que ces mots aient une racine linguistique commune est discutée ; le mot égyptien "hapirou" désignait des groupes de personnes d'origine étrangère qui vivaient en marge de la société, nomades, brigands ou travailleurs immigrés. Mais son sens est générique et il ne signifie pas spécialement "israélite" ; cela dit, le terme a pu s'appliquer à des étrangers soumis à des tâches pénibles dont les Israélites faisaient partie. Rien n'empêche d'imaginer que son usage soit ensuite passé dans la langue des fils de Jacob.

            La proximité de l’Egypte avec l'Asie occidentale favorisait naturellement la présence d'étrangers sur les rives du Nil. En témoignent des documents égyptiens qui attestent de la présence de groupes immigrés sur la terre des pharaons, dont certains éléments portent des noms à consonance sémitique.

            Ainsi un papyrus conservé au Brooklyn Museum de New-York, daté du règne de Sébekhotep III (fin du Moyen Empire, vers 1740 av. J.-C. environ), établit la liste d'une centaine d'esclaves devant être déplacés. La moitié d'entre eux portent des noms sémitiques, comme par exemple Menahem, Asher, Haiimi (qui signifie « où est mon père ? » en hébreu), Hiabi-ilu  (également traduit par « où est mon père ? »), Abi (encore pour « mon père »), Shepra, Aduna (c'est-à-dire « mon seigneur »), Aqaba (à rapprocher de Jacob) et Iun-er-Tan (qui peut signifier « peut-on rentrer au pays ? »). Le statut de ces esclaves étrangers offre quelques points communs avec celui de Joseph. Plusieurs esclaves portent le titre de « serviteurs sur la maison » (hry-per), qui correspond au rang de Joseph lorsqu'il est employé par Potiphar. Souvent les esclaves étaient également dotés d'un deuxième nom égyptien, comme Joseph le sera par Pharaon.





Le papyrus de Brooklyn.
(brooklynmuseum.org)

 




La localisation des cités bibliques


Certaines références géographiques qui apparaissent dans les Ecritures devraient pouvoir trouver leur place sur la carte de l'Egypte ancienne. Un verset de l'Exode précise que le peuple d'Israël "bâtit des villes d'entrepôts pour Pharaon, Pitom et Ramsès" (Ex. 1, 11). Ces deux toponymes font référence à d'anciennes villes égyptiennes bien réelles. En effet le nom de Ramsès désigne vraisemblablement la cité de Pi-Ramsès, nouvelle capitale fondée par Ramsès II, et celui de Pitom serait une transcription de "Per-Atoum", c'est-à-dire "demeure du dieu Atoum".

Les archéologues ont eu du mal à localiser ces cités sur le terrain. Après avoir longtemps confondu Pi-Ramsès avec l'antique Tanis, près de l'extrémité nord-est du delta, ils l'identifient désormais à un site appelé Qantir et implanté plus au sud [3]. En fait les ruines de Qantir recouvrent une partie de celles d'Avaris (Tell el-Dab'a), l'ancienne capitale des Hyksos. Le site est aujourd'hui recouvert de vastes champs agricoles d'où émergent quelques socles de statues éparses. Les fouilles menées par l'équipe autrichienne de Manfred Bietak à partir des années 1960 ont livré les traces d'un vaste palais, d'un temple dédié à Amon et d'un important complexe militaire.






Base d'une statue géante à Qantir.
(biblearchaeology.org)




            Plus au sud, une large vallée est-ouest appelée le Wadi Toumilat relie le delta du Nil au lac Timsah. Les Pharaons y ont creusé un canal navigable qui reliait le fleuve à la mer Rouge. C'est dans cette vallée que la ville de Pitom était vraisembablement implantée. Pitom devait s'assimiler aux ruines de Tell el Maskhouta ou à celles de Tell el-Retabeh [4][5], deux sites qui comprennent chacun des restes de bâtiments de briques (peut-être les entrepôts cités dans la Bible), et les ruines d'un temple dédié au dieu Atoum. Cependant, des fouilles récentes ayant établi que Tel el-Maskhouta était désert au Nouvel Empire, on identifie plus probablement Pitom à Tell el-Retabeh, seul site occupé à l'époque ramesside [6].






Le site de Tell el Maskhouta (Pithom?).
(cnx.org)


Bas-relief du temple d'Atoum à tel el Retaba (Pithom?),
figurant Ramsès II  frappant un ennemi asiatique.

(flickr.com/photos/menesje)



Les éléments précédents sont insuffisants pour attester de la présence en Egypte des Israélites de la Bible, mais on rencontre un "fonds culturel" qui montre que les auteurs du Pentateuque étaient de fins connaisseurs de la civilisation égyptienne.


La datation de l'Exode

 

Pour les érudits qui situent l'Exode au temps du Pharaon Ramsès II, autour de 1250 av. J.-C., la référence à la cité nommée Ramsès dans le livre de l'Exode ( 12, 37) est l'un des arguments majeurs en faveur de cette thèse.

La ville égyptienne de Pi-Ramsès fut fondée et déclarée capitale de l'Egypte par le grand Ramsès II. De ce fait l'Exode peut difficilement être antérieur à ce roi, pas plus qu'il ne peut être placé au temps de son successeur Mineptah, car une célèbre stèle gravée à son nom précise qu'en son temps le peuple d'Israël se trouvait déjà dans la région de Canaan. Selon cet argument, Ramsès II semble donc bien placé pour être le roi contemporain de l'Exode.

Son règne prestigieux dura soixante-six ans (env. 1279-1212 av. J.-C.) au cours desquels il mena par une ambitieuse politique de conquêtes militaires, avec de brillantes campagnes en Syrie contre les Hittites. A l'intérieur, Ramsès II mit en oeuvre un programme de constructions très ambitieux, incluant entre autres un vaste temple funéraire à Thèbes : le Ramesseum. Détail à noter, ce sanctuaire est entouré de longues constructions voûtées en briques crues, sans doute des magasins d'entreposage comme ceux qu'ont pu bâtir les Hébreux.





Magasins de briques jouxtant le Ramesseum à Thèbes.
(egyptology.blogspot.fr)




Les tentatives visant à préciser la chronologie biblique doivent tenir compte de la durée du séjour des Hébreux en Egypte, qui est donnée pour une longueur de quatre cents trente ans (Ex. 12, 40). Des Biblistes comme William Foxwell Albright ont fait remarquer que l'époque des Ramsès se situait précisément quatre siècles après le temps des Hyksos. Le règne du plus célèbre d'entre eux peut donc s'accorder avec le contenu narratif de l'Exode.

            Cependant d'autres écoles de pensée font remonter les évènements bibliques plus loin dans le passé. En plaçant l'Exode sous la XVIIIe dynastie, vers 1450 ap. J.-C., certains présentent le roi Thoutmosis III (env. 1479-1425 av. J.-C.) comme le candidat favori. L'argument principal se trouve dans le premier livre biblique des Rois (1 R. 6, 1) d'après lequel le roi d'Israël Salomon aurait vécu quatre siècles après l'Exode. L'hypothèse est également soutenue par une autre affirmation de Manéthon, selon laquelle le départ des Hébreux serait contemporain du roi « Tethmesis ». Il pourrait s'agir de Thoutmosis III, le premier grand conquérant égyptien qui soumit une grande partie du Proche-Orient et mena ses troupes jusqu'à l'Euphrate. C'est lui qui constitua le plus vaste empire que l'Egypte ait jamais contrôlé.

            Aujourd'hui chacune des deux chronologies trouve encore ses défenseurs, quoique celle qui remporte le plus de suffrages soit celle plaçant l'Exode sous Ramsès II. En définitive, les deux chronologies concurrentes offrent plus généralement une fourchette de dates possibles comprise entre 1500 et 1250 av. J.-C. Peut-être de futures investigations permettront-elles d'affiner l'histoire biblique et son déroulement [7].





Références :

[1] - W.-H. Guiton : "Le cri des pierres". Appendice. Bons Semeurs, Paris 1939.
[2] - A. Malamat : "Let my people Go and Go and Go and Go. Egyptian records support a centuries-long exodus". Biblical Archaeology Review 24:01, jan/feb. 1998 (cojs.org).
[3] - E. P. Pusch : "Qantir\Pi-Ramsès". Les Dossiers d'Archéologie n° 213, mai 1996.
[4] - D. Cameron Alexander Moore : "The Date of the Exodus. Introduction to the Competing Theories". (members.tripod.com/Cameron_Moore).
[5] - J.-L. Mouton : "Tell el-Maskhouta, la Pithôm de l'Exode ?", 25 juin 2006 (labalancedes2terres.free.fr).
[6] - S. Bayfield : "Tell el-Maskhuta", march 2, 2009 (egyptsites.wordpress.com)
[7] - D. Cameron Alexander Moore : "The Date of the Exodus. Introduction to the Competing Theories". (members.tripod.com/Cameron_Moore).








La suite : La sortie d'Egypte

Retour au sommaire