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(fr.academic.ru)


Le Linceul de Turin











           La relique la plus célèbre du monde, pieusement conservée dans la cathédrale de Turin, est un drap de lin de plus de quatre mètres de long sur un de large, et dont la surface présente l'image floue d'un homme portant des traces de coups et de blessures. De nombreux chrétiens le considèrent comme le tissu qui aurait enveloppé le corps de Jésus de Nazareth après sa mort, alors que d'autres y voient un simple toile ou œuvre d'art. Cet objet a été soumis à des études scientifiques très poussées, et la question de son authenticité suscite toujours de vives controverses.


Le Linceul dans l'Histoire

            

        Le Nouveau Testament évoque brièvement un "linceul blanc" acheté par Joseph d’Arimathie pour envelopper le corps de Jésus lors de son inhumation. Les récits des trois premiers évangiles en font état, tandis que celui de Jean parle de bandelettes ayant entouré le corps (Mt. 27, 59 ; Mc. 15, 46 ; Lc. 23, 53 ; Jn. 19, 40 ; 20, 7).

         Le destin de ce tissu n'est plus évoqué après la Résurrection de Jésus. Un objet considéré comme tel est bien conservé aujourd’hui à Turin, mais son existence n’est attestée historiquement qu’à partir du XIVème siècle. Quel a pu être son itinéraire avant cette date ?

        Pour tenter de combler ce vide, une hypothèse a été émise en 1978 par l'écrivain anglais Ian Wilson, qui proposait d'assimiler le Linceul de Turin à une autre relique aujourd’hui disparue, le "Mandylion d'Edesse". Il s’agissait d’une toile qui circulait entre le Ier et le XIIème siècles de notre ère, et qui portait, dit-on, l'image du visage de Jésus. Selon la théorie de Wilson, le Mandylion ne serait autre que notre Linceul, mais replié de manière à ne montrer que sa face.






Une représentation supposée du Mandylion
d'Edesse : la Sainte Face de Gênes.

(
fr.wikipedia.org
)


Une image médiévale
du Saint Suaire sur une médaille de pélerinage.

(shroud.info -
Copyright Holger Kersten
)




        L'enquête rapporte une curieuse chronique attribuée à l'évêque Eusèbe de Césarée, d'après laquelle c’est Jésus ressuscité lui-même qui aurait offert le Mandylion au roi d’Edesse, Abgar, en réponse à une lettre du monarque ! C’est en tout cas dans cette ville de l‘Est de la Turquie que le Mandylion semble avoir été conservé à partir du Ier siècle. En 943, il fut cédé aux Byzantins qui assiégeaient la ville. Ceux-ci le transférèrent à Byzance, où il demeura jusqu’à la prise de la ville par les Croisés en 1203. Le Mandylion disparaît alors des annales de l’Histoire.

        La relique appelée le "Saint Suaire" apparaît quant à elle en 1353 à Lirey, près de Troyes, dans le domaine de la famille de Charny où les pèlerins affluaient pour l'admirer. En 1453, l'objet fut offert aux ducs de Savoie, qui l'installèrent d'abord à Chambéry, puis en 1578 à Turin où il demeura jusqu'à nos jours.







Le roi Abgar recevant le Mandylion. Peinture médiévale.
(fr.academic.ru
)




Les premières études scientifiques

 

        En 1898, le photographe italien Secondo Pia prit le tout premier cliché du Linceul. Il ne s’attendait pas à ce que l'épreuve négative montre une image en positif beaucoup plus nette qu'en lumière naturelle. D'innombrables détails jusque-là invisibles se révélèrent sur la silhouette humaine.

        Le monde scientifique commença alors à s'intéresser à la relique. Une série d'examens fut entreprise, notamment par le docteur Pierre Barbet, chirurgien à l’hôpital Saint-Joseph de Paris. Son étude anatomique, publiée en 1950, menait à la conclusion que "l'homme du Linceul" portait tous les signes apparents d’une crucifixion. Plus précisément, l'examen de l'image révélait de nombreuses traces évoquant le martyre de Jésus-Christ : coups de fouet, cicatrices, taches de sang, blessures sur l'épaule, plaie sur la poitrine, marques d'épines autour du crâne ...







Le suaire de Turin vu en image négative.
(1000questions.net)



Ce n'était que le début des investigations scientifiques qui seraient faites sur le Linceul. En 1973, le criminologue suisse Max Frei décela sur le tissu plusieurs variétés de pollens, dont l'examen montra qu’ils appartenaient à des essences végétales connues au Proche-Orient, en particulier en Judée.

Une commission scientifique internationale se constitua en 1978 sous le nom de Shroud of Turin Research Project (STURP), et réunissait des spécialistes de disciplines variées. Sous la supervision de Raymond Rogers, chimiste au Laboratoire National de Los Alamos en Californie, des analyses approfondies furent réalisées à l’aide de techniques de pointe. Pour l’occasion, sept tonnes de matériel furent déplacées des Etats-Unis ! Les analyses portèrent essentiellement sur l’image et sa composition, et permirent de conclure que l’image était formée par l'oxydation de certaines fibres du tissu. Mais personne ne pouvait expliquer comment elle avait été produite.






Réunion de chercheurs du STURP
 préparant l'étude du suaire
en 1978 à Turin.

(metalog.org)


Echantillonnage réalisé par le médecin-légiste
Max Frei, en vue d'une étude pollinique.

(shroud2000.com)





La datation au carbone 14


       Il parut alors opportun, pour vérifier l'ancienneté de l'objet, de le soumettre aux méthodes modernes de datation par radiochronologie, en l'occurence celle du carbone 14. En 1988, trois échantillons du Linceul furent donc confiés pour analyse à trois laboratoires équipés de spectromètres de masse par accélérateur : l’Université d’Oxford, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich et l’Université de Tucson. Les résultats de leurs travaux furent annoncés six mois plus tard : le Linceul de Turin remontait au Moyen Age, et avait été confectionné entre 1260 et 1390.

        La diffusion de ce résultat dans les médias produisit l’effet d’une bombe. Tandis que l'Eglise catholique acceptait le verdict avec résignation, la nouvelle ne manqua pas d'entraîner un déchaînement de passions entre les adversaires et les partisans de l’authenticité de l'objet.

        Ce résultat était certes surprenant parce qu’il entrait en totale contradiction avec ceux des études précédentes. Pour expliquer cet âge inattendu, de nombreuses explications plus ou moins fantaisistes furent invoquées par les tenants de l'authenticité. Le professeur Thomas Phillips, physicien à l'Université de Harvard au Massachusets, imagina par exemple que l'instant de la Résurrection s'était accompagné d'un rayonnement radioactif de neutrons issu du corps ...







Le Docteur Tite annonçant les résultats
 de la datation au radiocarbone en 1988.
(spqr7.wordpress.com)



        D'autres mécanismes moins "exotiques" furent également proposés. Une contamination du tissu en carbone plus récent pouvait avoir faussé les mesures. Ainsi, le microbiologiste Stephen Mattingly, de l’Université de San Antonio au Texas, soupçonna une formation de matière organique dans les fibres d'avoir "rajeuni" le support. D'autres attribuèrent le mauvais résultat à des dépôts de poussières ou de suie qui se seraient formés au cours des siècles. Le nettoyage préliminaire des échantillons avait pourtant été effectué par les laboratoires selon des méthodes de dépollution éprouvées.

        L'étude la plus pertinente paraît être un travail de Raymond Rogers, qui constata lors d'examens réalisés par fluorescence, que la zone prélevée pour les analyses possédait une composition chimique différente de celle du reste du Linceul. La présence dans le tissu de fibres plus jeunes, probablement due à des raccomodages, impliquait que les échantillons datés n'étaient pas représentatifs du tissu d'origine.


Autres travaux sur le Linceul


           La bibliothèque nationale de Budapest, en Hongrie, possède un vieux manuscrit enluminé qui contient un indice chronologique important. Le précieux ouvrage appelé le codex de Pray est daté d'entre 1150 et 1165, et il contient des illustrations peintes de la Passion qui présentent manifestement des points communs avec la relique de Turin : le Christ mort est figuré dans la même position que l'homme du Linceul, le maillage du tissu est identique et il comporte quatre points disposés en L qui correspondent à quatre trous de brûlure réels. Si ces détails ne sont pas le fruit du hasard, ils suggèrent que l’objet existait déjà au XIIème siècle, en contradiction avec les résultats du radiocarbone.

 

 



Une représentation supposée
du "Saint Suaire", illustrant le Codex de Pray.

(
fr.wikipedia.org)




        D'autres études faisant appel à des disciplines scientifiques variées ont encore été menées. Ainsi une photo agrandie du Linceul a-t-elle un jour permis au père jésuite Francis Filas, de l'Université Loyola de Chicago, de reconnaître sur l’œil droit la forme probable de quatre lettres : UCAI. Un examen plus attentif lui permit également de déceler la forme imperceptible d'une pièce de monnaie, qu'une expertise permit d'identifier à un type de pièce romaine connue : le dilepton lituus.

        Dans la Jérusalem du Ier siècle, les Juifs déposaient parfois des pièces de monnaie sur les paupières des personnes décédées afin d'empêcher les yeux de se rouvir. Le dilepton lituus porte l'effigie de l'empereur Tibère et fut émis par Ponce Pilate. Les lettres UCAI appartiennent à l'expression grecque TIBEPIOU CAICAPOC (de Tibère César) et sont accompagnées d'une date d'émission : LIS, soit l'an 30 de notre ère.

        En 1996, ce fut le tour de l'œil gauche de révéler l'image d'une piécette. Les professeurs Pierluigi Baima Bollone et Nello Balossino, de l’Université de Turin, découvrirent la trace d'un lepton simpulum tel que ceux qui étaient frappés en 29 de notre ère






Découverte des images de pièces de monnaie.
(treasureexpeditions.com)


Images de pièces de monnaie, émises par Ponce Pilate.
(empereurs-romains.net)



        L'image du Linceul réservait encore bien des surprises aux chercheurs. Le physicien français André Marion, de l’Institut d’Optique Théorique et Appliquée d’Orsay, découvrit une série de lettres majuscules inscrites autour de la silhouette. Ce résultat fut obtenu par des méthodes de traitement d'images numériques, et permit de lire les mots suivants : HSOU ("Jésus"), NAZARENOS ("Nazaréen"), JC, INNECE ("Conduit à la mort"), REZW ("sacrifice") et YSKIA ("Ombre de visage"). La raison d'être de ces caractères fut peut-être le souci de marquer la nature de l'objet dans une période d'incertitude.

        L'analyse minéralogique a également apporté sa contribution. Sous les pieds de l'homme du Linceul, des restes de boue séchée furent découverts en 1982 par Joseph Kohlbeck, cristallographe au Hercules Aerospace Center de l’Utah. Leur étude révéla un type particulier de calcite, l'aragonite de travertin, spécifique des sols de Judée et de Jérusalem.







Inscriptions trouvées sur le suaire.
(perso.wanadoo.fr/gira.cadouarn)




        Mais c'est peut-être en biochimie que la relique a suscité le plus de travaux. D’après les analyses de Raymond Rogers, les fibres du Linceul ne comportent aucune trace de vanilline, une substance végétale présente dans tous les tissus et qui se dégrade peu à peu. Si le Linceul ne datait que du Moyen Age, il devrait encore contenir de la vanilline.

        Les taches de sang présentes sur le Linceul ont bien sûr été soigneusement étudiées. Ce sang est humain et appartient au groupe AB. Détail particulier, il contient les indices d'une sécrétion de bilirubine typique d'une hématidrose, une pathologie connue pour ses douleurs insupportables.


L'origine de l’image


        A ce jour, le mécanisme qui a fait naître la silhouette humaine visible sur le drap de Turin n’est toujours pas identifié. Des nombreuses tentatives d'explication proposées, aucune ne satisfait pleinement les propriétés du Linceul. L'observation au microscope montre que l'image est due non pas à un colorant mais à l'oxydation de certaines fibres, et seulement en surface du tissu. En outre, l'image ne s'est pas formée par contact direct avec le corps, mais plutôt par projection spatiale.

        L’une des études les plus approfondies, publiée en 2003 par Rogers et Arnoldi, fait appel à un type de réaction chimique dite "de Maillard" qui se serait produite entre certaines molécules du corps et des composés présents sur le drap. Mais ce processus n’explique que partiellement le résultat attendu. D'autres mécanismes ont encore été proposés, sans qu’aucun ne satisfasse l’ensemble des particularités du Linceul.








Etude du linceul par fluorescence.

(avantes.com)


 

L’hypothèse d’une contrefaçon


        Dans l’alternative, l’hypothèse d’une œuvre d’artiste pose des difficultés encore plus grandes. Si le tissu est de fabrication médiévale, les connaissances scientifiques disponibles à cette époque auraient-elles permis de réaliser un tel objet ? Quelles motivations pourraient avoir poussé un faussaire du Moyen-Age à produire une pièce aussi savamment élaborée ? Les tenants de l’authenticité considèrent que cette hypothèse implique trop d’anachronismes pour pouvoir être sérieusement envisagée.

        On n’en finirait pas de répertorier tous les travaux scientifiques déjà effectués sur le Linceul. En résumé, deux grands problèmes persistent. D'une part, la datation au radiocarbone contredit les autres observations, et d'autre part le mécanisme de la formation de l’image résiste à toutes les théories. Le Linceul de Turin n'a pas fini de nous surprendre.

       







Références :


[1] - D. Raffard de Brienne : "L'Histoire du saint Suaire". Dossiers d'Archéologie, Jésus dans l'Histoire, n° 249, déc. 1999-janv. 2000.
[2] - P. Barbet : "La Passion de N.S. Jésus-Christ selon le chirurgien". Ed. Mediaspaul, 1986.
[3] - R. Rogers, A. Arnoldi : "Scientific Method Applied to the Shroud of Turin. A Review".
[4] - P.E. Damon, D.J. Donahue, B.H. Gore, A.L. Hatheway, A.J.T. Jull, T.W. Linick, P.J. Sercel, L.J. Toolin, C.R. Bronk, E.T. Hall, R.E.M. Hedges, R. Housley, I.A. Law, C. Perry, G. Bonani, S. Trumbore, W. Woefli, J.C. Ambers, S.G.E. Bowman, M.N. Leese, M.S. Tite : "Radiocarbon dating of the Shroud of Turin". Nature vol 1337, february 1989.
[5] - R. N. Rogers : "Studies on the radiocarbon sample from the shroud of Turin". Thermochimica Acta 425 (2005) 189-194.
[6] - P. de Riedmatten : "20 ans après le test au carbone 14". Bulletin du MNTV, mars 2009.
[7] - H.E. Gove, S.J. Mattingly, A.R. David, L.A. Garza-Valdes : "A problematic source of organic contamination of linen". Nuclear Instruments and Methods in Physics Research B 123 (1997), 504-507.
[8] - A.J.T. Jull , D.J. Donahue and P.E. Damon : "Factors affecting the apparent radiocarbon age of textiles : a comment on "Effects of fires and biofractionation of carbon isotopes on results of radiocarbondating of old textiles : the Shroud of Turin", by D.A. Kouznetsov et al". Journal of Archaeological Science (1996) 23, 157-160.
[9] - M. Alonso : "Travaux scientifiques récents effectués sur le suaire de Turin". Montre-Nous Ton Visage No 35, pp. 19-33..
[10] - A.E. Albini : "Missing link coin of Pontius Pilate proves authenticity, place of origin, and approximate dating of the shroud of Turin". Loyola University of Chicago, september 1, 1981.
[11] - A. Marion : "Discovery of Inscriptions on the Shroud of Turin by Digital Image Processing". Optical Engineering, Vol. 37, 2308 (1998) (résumé).
[12] - D. Daguet : "Linceul de Turin : qui trahit la science ?" France Catholique n° 2985, 15 juillet 2005, pp. 24-27.
[13] - D.R. Porter : "Travertine Aragonite found on the Shroud of Turin - Implications in the Quest for the Historical Jesus".
[14] - R. Rogers, A. Arnoldi : "Scientific Method Applied to the Shroud of Turin. A Review", 2002.
[15] - R. N. Rogers : "Studies on the radiocarbon sample from the shroud of Turin". Thermochimica Acta 425 (2005) 189-194.
[16] - D. Daguet : "Linceul de Turin : qui trahit la science ?" France Catholique n° 2985, 15 juillet 2005, pp. 24-27.
[17] - G. Govier : "The shroud's second image". Christianity today, December 2004, Vol. 48, No. 12.
[18] - M. Alonso : "Travaux scientifiques récents effectués sur le suaire de Turin". Montre-Nous Ton Visage No 35, pp. 19-33.
[19] - R. Rogers, A. Arnoldi : "The Shroud of Turin : an amino-carbonyl Reaction (Maillard Reaction) may explain the Image Formation". Melanoidins Vol. 4, Ames J.M. Ed., Office for Official Publications of the European Communities, Luxembourg 2003, pp. 106-113.









La suite : Autres indices de la Passion

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