"Jésus étant né à
Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus
d'Orient
arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui
vient
de naître ? Nous avons vu son astre à son lever et nous sommes venus
lui rendre
hommage" (Mt. 2. 1-2).
Les mages qui
avaient
suivi l'étoile prophétique rendirent
visite au roi de Judée Hérode le Grand. Ils le consultèrent au sujet du
nouveau
roi, et les prêtres leur indiquèrent la ville de Bethléem. Les mages se
rendirent donc à Bethléem, où ils trouvèrent un enfant couché dans une
crêche à
qui ils offrirent des présents. A leur retour ils ne s'arrêtèrent pas
chez
Hérode, ce qui déplut fortement au roi. L'impitoyable monarque ordonna
en
représailles un infanticide général, destiné à éliminer le nouveau-né,
mais
celui-ci fut mis à l'abri en Egypte par ses parents et y demeura
jusqu'à la
mort d'Hérode (Mt. 2).
Le terrible
forfait
commis
par le roi de Judée est conforme au caractère impitoyable du
personnage
tel qu'il apparaît dans l'Histoire. Quant aux mages, quelles
motivations
avaient poussé ces voyageurs de haut rang à se déplacer depuis un pays
lointain
pour s'incliner devant un enfant de Bethléem ? D'où venaient-ils ? Quel
astre
avaient-ils vu ? Aujourd'hui, leur identité et leur histoire se
révèlent peu à
peu.
L'évangile de
Matthieu
n'est pas le seul document d'époque
à relater la visite de ces mages en Judée. Un témoignage moins connu
nous vient
de l'historien Flavius Josèphe (37-100),
un prêtre juif qui tenta de promouvoir un rapprochement diplomatique
entre les
peuples juif et romain. Son oeuvre politique fut un échec, mais son
travail
d'historien constitue une source d'informations de première importance
sur son
époque. Elle est d'autant plus précieuse qu'il fait plusieurs fois
référence au
personnage de Jésus de Nazareth, et qu'il est le premier à le citer.
Ainsi, dans son ouvrage "La guerre des Juifs", il
parle des mages rendant visite à
un enfant-roi dont la naissance est annoncé par une étoile, dans une
version
très proche de celle de Matthieu :
"Des
sages venus de Perse visitent Hérode. "Nous venons de Perse, nos
ancêtres
ont recueilli des Chaldéens l'astronomie qui est notre science et notre
art..." L'étoile leur est apparue et signifie la naissance d'un roi qui
dominera sur l'Univers. L'étoile les conduit à Jérusalem mais
disparaît. Hérode
leur recommande de lui indiquer qui est la personne désignée par
l'étoile, mais
les Perses ne reviennent pas et Hérode fait massacrer 63 000 enfants de
moins
de trois ans."
Si Josèphe semble
confirmer la terrible réalité du massacre
des enfants, avançant même un nombre possible de victimes, il précise
également
que le pays d'origine des mages était la Perse.
L'empire perse est
le
berceau d'une autre religion
monothéiste, le zoroastrisme, qui avait été prêchée cinq cents ans plus
tôt par
son fondateur Zarathoustra. Cette croyance demeura la religion
officielle de la
Perse jusqu'à l'arrivée de l'islam au VIIème siècle. Elle partageait
quelques
points communs avec le christianisme. Son dieu appelé Ahura Mazda
aurait créé
l'Univers, et adopté le feu comme symbole. Le zoroastrisme était fondé
sur un
combat entre le bien et le mal, et annonçait la venue prochaine d'une
sorte de
messie, le "Saoshyant",
qui devait naître d'une vierge et rétablir la justice en
régénérant le monde. La démarche des mages de la crèche s'inscrit de
manière
cohérente dans la pensée zoroastrienne.

Ruines
d'un ancien pont de Saveh
(fravahr.org).
D'autres sources
documentaires liées à l'Orient semblent se
faire l'écho de la mémoire de ces personnages. Au Moyen-âge, le
marchand
vénitien Marco Polo (1254-1323) se rendit en Chine par la route de la
soie. En
chemin il dit s'être arrêté dans une ville de Perse appelée Saba (ou
Saveh), où
étaient vénérées les tombes traditionnelles des trois mages.
Le carnet de
voyages de
Marco Polo, connu sous le titre de "Livre
des merveilles du monde", précise que l'un des trois mages aurait été
roi
de Saveh, le second de Diaveh et le troisième de Chiz. Saveh aurait été
leur
point de départ pour la Terre sainte, mais aussi leur lieu de leur
sépulture.
Marco Polo affirme y avoir visité leurs tombeaux en explorant le pays :
"En Perse est la
ville
de Saba (Saveh), de
laquelle les trois rois mages sont partis [...] et dans cette ville ils
sont
enterrés, dans trois grands et beaux monuments. Et parmi ceux-là existe
un
bâtiment carré, magnifiquement conservé. Les corps sont toujours
entiers, avec
leurs cheveux et leurs barbes".
Saveh est
aujourd'hui
une ville moderne, implantée à 130 km
au sud-ouest de Téhéran. Ce fut dans l'Antiquité un centre urbain
important à
partir de l'empire mède (env. VIIIème siècle av. J.-C.). Les fouilles
les plus
récentes de ses ruines furent effectuées en 2009, à l'initiative d'une
équipe
du centre iranien de recherches archéologiques dirigée par Pouriya
Khadish.
Entre autres vestiges, on dégagea les ruines de longs aqueducs et de
plusieurs
forteresses et relais caravaniers datant des dynasties parthe et
sassanide
(IIIe siècle av. J.-C. - VIIIe s. ap. J.-C.). Saveh posséda en outre
l'une des
plus importantes bibliothèques de Perse, qui fut détruite par les
Mongols au
XIIIème siècle. A ce jour, personne n'a retrouvé la trace des
sépultures
décrites par Marco Polo. Mais nous savons par l'étude du terrain que la
cité
était prospère au tournant de l'ère chrétienne.
Le voyageur
vénitien
recueillit sur place une curieuse
légende, qui circulait dans le pays et qui évoque inévitablement
l'évangile de
la Nativité. Trois rois partirent un jour de Saveh pour voir un
prophète
nouveau-né en Palestine, à qui ils offrirent des présents. Celui-ci
leur donna
en échange une boîte à ne pas ouvrir. Sur le chemin du retour
cependant, les
mages ouvrirent le coffre malgré l'interdiction, et trouvèrent à
l'intérieur
une simple pierre. Déçus, ils la jetèrent dans un puits, mais voilà
qu'il en
surgit miraculeusement une grande flamme. Ils en prélevèrent une partie
qu'ils
rapportèrent à Saveh pour la placer dans un sanctuaire appelé le
"château
des adorateurs du feu", et dès lors les habitants de Saba vénérèrent ce
feu qui ne devait jamais s'éteindre.
Ce récit fabuleux
qui
existe en plusieurs variantes, semble
étrangement illustrer certaines données de terrain. A 400 km au
nord-ouest de
Téhéran, un site étonnant pourrait correspondre à la forteresse que
Marco Polo
appelle le "château des adorateurs du feu" : le Takht e Suleiman. Au
milieu d'une grande plaine fertile, une colline de faible hauteur est
entourée
par une enceinte fortifiée ayant un vaste lac en son centre. Ce lieu
particulier et riche en vestiges fut fouillé dans les années 1970 par
Rudolf
Naumann et Dietrich Huff, de l'Institut allemand d'archéologie. Les
chercheurs
dégagèrent un vaste complexe architectural, comprenant plusieurs
temples
antiques, dont l'un était visiblement dédié à l'eau et l'autre au feu.
Une
"salle du feu" bâtie en forme de croix présente en son centre un
foyer de forme carrée. Tout autour se trouvent d'autres constructions,
dont une
salle carrée avec un dôme et des salles à colonnes.

Le
site
de Takht e Suleiman
(fravahr.org).
Le Takht e
Suleiman fut
l'un des lieux les plus sacrés de
l'ancienne Perse, car il passe pour avoir été le lieu de naissance de
Zarathoustra. Il fut occupé dès le Ier millénaire av. J.-C. et jusqu'à
sa
destruction en 624 par l'empereur byzantin Héraclius. De vieux
documents arabes
ont permis d'établir que ce site n'était autre que l'ancienne ville de
Chiz à
laquelle Marco Polo fait référence.
Par la suite son histoire s'est enrichie de diverses légendes, mettant
en scène
des personnages fameux comme Crésus et Salomon, avec des histoires de
monstres
lacustres et de trésors engloutis.

Le
lac de Takht e Suleiman
(de.academic.ru).
|

Le
foyer de Takht e Suleiman
(flickr.com).
|
Si l'on se dirige
davantage vers le nord-ouest de l'Iran,
on atteint le lac d'Urmia près duquel est implanté un autre lieu
associé aux
rois mages. Au sein de la ville d'Urmia, l'église byzantine Sainte
Marie (Mart Maryam) passe pour être très
ancienne, et bâtie sur la tombe de l'un d'eux.
Elle date du IVème siècle et serait la seconde plus ancienne église du
monde
après celle de Bethléem. Certaines sources disent même qu'elle fut
érigée
"juste après l'Ascension du Christ". Ce petit bâtiment carré fait de
pierres et de briques, détruit et reconstruit plusieurs fois de suite,
abrite
plusieurs galeries et tombes souterraines. La possibilité qu'elle cache
celle
de l'un des mages de la crêche n'est pas inconcevable, à moins qu'elle
ne commémore
plus vraisemblablement qu'une simple étape de leur voyage.

L'église
Sainte Marie à Urmia (avant 1918)
(fravahr.org).
En 1987, le
jeune historien britannique William Dalrymple fit un voyage en Asie sur
les
traces de Marco Polo, excursion qu'il compléta à son retour par une
recherche
documentaire sur le pays des mages. Dans son livre intitulé "In
Xanadu", il
relève quelques traits caractéristiques de la culture perse que l'on retrouve
de
manière frappante dans l'évangile de la Nativité. Ainsi, les mages
constituaient une classe de prêtres zoroastriens pratiquant
l'astronomie et
l'interprétation des rêves. Le terme de mage (magos)
est d'origine perse, et il apparaît non traduit dans
l'évangile en grec de Matthieu. Les trois présents offerts à l'enfant
Jésus
(or, myrrhe, encens) étaient des matières fréquemment apportées en
offrandes dans
les rites perses. Quant au site de Saveh, il fut l'un des plus
importants
observatoires astronomiques de l'Asie.
Les éléments
précédents
nous éclairent de manière
significative sur la civilisation persane d'où les rois mages seraient
issus.
Cependant, le mystère de leur sépulture dans leur pays d'origine
demeure.
Pourtant cette absence peut partiellement s'expliquer par l'existence
d'une
autre piste, digne du plus grand intérêt.
La filière en
question
nous ramène en Occident, au cœur de
la vieille Europe et plus précisément dans la cathédrale de Cologne, où
les
reliques supposées des trois mages sont conservées. Trois squelettes
quasiment
complets reposent en effet dans la cathédrale allemande et sont
considérés le
plus sérieusement du monde comme étant ceux des visiteurs orientaux de
la
crêche de Bethléem.
Comment ces corps
seraient-ils parvenus jusque-là ? Dans
son "Histoire des rois mages", le religieux Jean de Hildesheim (env.
1315-1375) a écrit que les corps des trois mages avaient été exhumés en
Orient
vers l'an 330 par l'impératrice sainte Hélène, mère de l'empereur
Constantin.
"La reine Hélène
(…)
commença à penser aux corps de
ces trois rois. Elle s'équipa elle-même et, accompagnée de quelques
gardes,
partit pour le pays d'Ind(…). Après avoir trouvé les corps de Melchior,
Balthasar et Gaspar, la reine Hélène les plaça dans un coffre, qu'elle
décora
richement et qu'elle transporta à Constantinople (…), où elle le déposa
dans
une église appelée Sainte Sophie".
Les archives
historiques occidentales permettent de suivre
à la trace le parcours de ces reliques depuis le IVème siècle. Au
XIIème
siècle, les précieux ossements furent déplacés de Constantinople à
Milan,
offerts à la ville par le souverain byzantin Manuel Ier Comnène. En
1162
l'empereur germanique Frédéric Barberousse assiégea et prit Milan, où
il trouva
les reliques des rois mages et les offrit à la ville de Cologne. Dans
cette
ville d'Allemagne fut alors construite pour les abriter une somptueuse
cathédrale gothique, où elles se trouvent encore aujourd'hui.
Une châsse d'or exposée dans le
choeur de la cathédrale contient les ossements de trois hommes,
enveloppés dans
une pièce de tissu. Le reliquaire fut ouvert une première fois en 1863
et
révéla un ensemble d'ossements mélangés, qui permirent de reconstituer
trois
squelettes masculins. L'observation des sutures osseuses de leurs
crânes conduisit
à distinguer trois âges différents, conformément aux représentations
traditionnelles des mages.
L'empereur
germanique Frédéric Barberousse
(heimetsproch.org).
|
Le
reliquaire des mages conservé dans la cathédrale
de Cologne
(markdroberts.com).
|
Des examens plus
approfondis furent menés au siècle
suivant, en 1981, lorsque l'évéché de Cologne s'adressa à un
spécialiste des
tissus antiques, le professeur Daniel de Jonghe, du musée royal d'art
et
d'histoire de Bruxelles, pour qu'il soit procédé à un examen détaillé
de la toile
entourant les reliques. Les conclusions des analyses qui furent
effectuées
s'avérèrent fort instructives.
L'étoffe est
composée
de fils de soie de Chine croisés avec
des fils d'or. Elle est teinte avec de la pourpre, un colorant
hautement
précieux extrait de coquillages, et en l'occurence cette pourpre
provient de la
région de Tyr. Par analogie avec un autre tissu rigoureusement
identique trouvé
à Palmyre dans un édifice occupé entre 103 et 272, on a pu conclure
qu'elle fut
confectionnée entre le Ier et le IIIème siècles de notre ère.
Des lambeaux de
vêtements trouvés sur les ossements furent
également analysés. Ce sont des étoffes précieuses qui relèvent de
trois
fabrications différentes : deux sont en tissu damassé et un en
taffetas. Toutes
viennent du Proche-Orient et datent aussi de l'Antiquité tardive. Ces
résultats
sont cohérents avec ce que l'on sait de l'histoire de ces objets, s'il
est
exact qu'ils remontent à l'époque romaine.
L'histoire
des rois mages occupe une
grande place dans la tradition chrétienne occidentale. On peut retracer
l'évolution des croyances qui leur sont attachées dès les premiers
siècles de
notre ère, à travers les écrits de plusieurs érudits. L'écrivain
carthaginois
Tertullien (160-225) leur a donné pour la première fois le titre de
rois. Le
théologien Origène d'Alexandrie (185-253) estima leur nombre à trois,
pour
qu'il corresponde aux trois présents offerts à l'Enfant Jésus (Mt. 2,
11). A
partir du VIème siècle, apparaissent les noms propres qui leur furent
attribués
: Gaspar, Balthazar, Melchior.

Mosaïque du VIème
siècle
représentant les mages d'Orient.
Leurs noms traditionnels sont inscrits au-dessus d'eux.
Eglise Saint-Apollinaire de Ravenne, Italie.
(jfbradu.free.fr)
La manière dont
les
premiers chrétiens se représentaient
physiquement les rois mages se traduit également dans l'iconographie.
L'une de
leurs plus anciennes représentations se trouve sur la célèbre mosaïque
de
l'église Saint-Apollinaire de Ravenne (VIème siècle), où l'on peut voir
trois
hommes avançant à grands pas en apportant des plats à la Vierge et à
l'Enfant.
Détail révélateur, les vêtements qu'ils portent sont typiques des
habits perses
de l'époque antique : pantalon, tunique courte avec ceinture et bonnet
phrygien
caractéristique des prêtres du dieu Mithra.
D'autres images de
ce
type sont même antérieures à la
mosaïque de Ravenne et lui ressemblent beaucoup. La plus ancienne,
préservée
depuis le IIIème siècle dans la catacombe Sainte Priscille de Rome, est
une
peinture murale ébauchée en hauteur sur l'arcade d'une voûte. Elle
figure trois
silhouettes humaines, toujours dans la même position et dans des tons
différents. Ces images, sans doute des oeuvres clandestines réalisées
au
temps des persécutions contre les chrétiens, nous montrent comment la
mémoire
des rois mages se transmettait deux cents ans seulement après leur
venue à
Bethléem.

Les mages peints
sur une arche des catacombes de Rome (IIIe s.)
(bib-arch.org).